Politique

Sénégal : Guy Marius Sagna, une certaine idée de la lutte

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 13 août 2020 à 14:00

Guy Marius Sagna, lors d’une manifestation à Dakar en juillet 2019. © DR / Facebook GM Sagna

Le militant a passé la journée en garde-à-vue le 10 août, alors qu’il déposait une demande d’autorisation de manifestation. Ses détracteurs lui reprochent de l’avoir un peu cherché. À tort ou à raison ?

De ses diverses arrestations et incarcérations, il dit avoir perdu le compte. Ou plutôt : préférer ne pas le tenir. Ce qui est sûr, c’est que le scénario de sa dernière interpellation a comme un air de déjà-vu.

Il est 10 heures du matin, ce lundi 10 août, quand le militant « anti-impérialiste » se rend à quelques pas du palais présidentiel, dans le centre-ville de Dakar, pour informer le préfet Alioune Badara Samb de l’organisation d’une « marche pacifique », prévue le vendredi suivant. La marche, une initiative commune des plateformes citoyennes Aar li nu bokk, Noo lank et Doy na, a de nombreux mots d’ordre : pas moins de vingt-cinq 25 points différents. Avec une constante, la défense des droits : ceux des salariés, des étudiants, des villageois, de l’environnement…

C’est après le dépôt de cette lettre à de la préfecture que Guy Marius Sagna a, selon ses dires, été abordé par une quinzaine de policiers. « Ils nous ont reproché de créer un rassemblement. À quatre, est-ce qu’on peut vraiment parler de rassemblement ? J’ai refusé de les suivre et ils m’ont emmené de force », raconte le militant.

Jeu du chat et de la souris ?

Arrêté, placé en garde-à-vue pour « attroupement sur la voie publique », il sera finalement relâché à la fin de la journée. « Ils se sont ravisés au vu de l’innocuité des charges », affirme son avocat, Me Koureyssi Ba, qui parle d’« acharnement ». La vidéo de son interpellation musclée, sur laquelle on voit une petite dizaine de policiers embarquer l’activiste sans ménagement, aura eu le temps de faire le tour des réseaux sociaux, et de créer le buzz.

Ex-militant du Rassemblement des travailleurs africains – Sénégal (RTA-S), membre du mouvement Aar li nu bokk (« Préserver notre bien commun ») et du « Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine – France dégage » (Frapp-France dégage), l’activiste se définit comme appartenant à « la gauche anti-impérialiste et panafricaine ». Il a fait de la lutte pour les droits de ses concitoyens son cheval de bataille.

Habitués des fourgons de police et des cellules des commissariats, Guy Marius Sagna est sous le coup de plusieurs procédures judiciaires. Et enchaîne les garde-à-vues, avant, pendant, et après les manifestations, dans un répétitif jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre qui prêterait à sourire s’il n’avait pas tendance à se terminer avec le militant derrière les barreaux.

Fin 2019, il a été emprisonné au Camp pénal de Liberté 6, à Dakar, où il  a passé 95 jours en détention préventive. Il lui avait été reproché de s’être agrippé aux grilles du palais présidentiel, lors d’une manifestation contre la hausse du prix de l’électricité. Un rassemblement qui n’avait pas été autorisé.

Guy Marius Sagna, lors de son arrestation le 4 mai 2019 (arcives).

Guy Marius Sagna, lors de son arrestation le 4 mai 2019 (arcives). © Seyllou / AFP

« Les autorités n’hésitent pas à l’enfermer dans des quartiers hautement sécurisés, sans communication avec l’extérieur, avec une volonté manifeste de le casser », accuse son avocat. Mais « GMS », assure son conseil, reste « résiliant » et « infatigable ».

Avec un certain goût du buzz ? Ses détracteurs lui reprochent en effet de chercher par tous les moyens à se faire remarquer, l’accusent d’être un provocateur, avide de publicité et prompt à se victimiser. « Des gens qui ignorent la Constitution et l’exercice des droits civiques et citoyens », balaie son avocat, qui évoque des accusations « peu crédibles ».

Héroïsme solitaire

Le militant reconnaît toutefois – et « assume », dit-il -, qu’il cherche à « placer au cœur du débat » les causes qu’il défend. « Lorsqu’on s’engage dans un combat, on souhaite créer le buzz autour des injustices, et chacun d’entre nous peut utiliser sa propre personne, voire son corps, pour rendre visible la spéculation foncière, le drame des paysans dépossédés de leurs terres, les bacheliers qui attendent d’être orientés. »

Des causes à mille lieues de la « politique politicienne » honnie par Guy Marius Sagna. Proche des formations de gauche, il a néanmoins dirigé en 2017 la campagne de Ndawi Askan Wi , la coalition d’Ousmane Sonko aux élections législatives, et officiellement soutenu sa campagne lors de la présidentielle.

Le militant préfère ne pas évoquer la question de cet « acharnement » dénoncé par son avocat, mais parle néanmoins d’une « tactique pour abattre un individu » : « Au-delà de ma personne, ce qu’ils veulent faire, c’est intimider tous les autres. Ils leur disent : si vous faites comme lui, vous allez passer un mois à Rebeuss ».

Ses méthodes de luttes ressemblent plus à de la provocation qu’à une action organisée

Une accusation rejetée – sans surprise – dans le camp présidentiel. « Guy Marius Sagna ne nous dérange pas, mais il cherche tous les jours à attirer l’attention par des actes qui se situent en-dehors de toute légalité », affirme un proche de Macky Sall. « Il est dans une stratégie d’héroïsme solitaire. La vérité, c’est qu’il n’arrive à mobiliser personne », tacle cette même source. « Sa démarche n’a absolument rien d’original, en dehors de l’illégalité dans laquelle il évolue pour attirer l’attention. Ses méthodes de luttes ressemblent plus à de la provocation qu’à une action organisée. »

De la provocation dans laquelle les autorités semblent un peu trop enclines à tomber, de l’avis de Koureyssi Ba. Sans pour autant considérer que GMS soit ciblé directement par le pouvoir, son avocat voit la main de l’exécutif dans l’action du procureur : « Ceux qui font cela sont des gens qui veulent montrer leur loyauté. Aujourd’hui, en ce qui concerne les libertés publiques, on a touché le fond. Le Sénégal est tombé bien bas par la faute de personnes zélées, et c’est peu rassurant pour le pays. »