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Les nouvelles Shéhérazades

Armées d'une bonne dose d'humour et surtout de beaucoup d'audace, les créatrices arabo-musulmanes bravent les tabous pour exprimer leur conception de la féminité. Avec ou sans voile

Longtemps confinées dans la catégorie des odalisques langoureuses et des almées voluptueuses, les femmes arabes ont dû laisser aux orientalistes le loisir de projeter sur elles leurs propres fantasmes en peignant et photographiant leur corps sous toutes ses coutures.
Depuis une quinzaine d’années, et ce en dépit de la pression des fondamentalismes, émerge une génération de « nouvelles Shéhérazades » qui se réapproprient la représentation du corps féminin. Certes, rares sont celles qui prennent la liberté de révéler la nudité ou d’explorer la sexualité, car, lorsqu’on est né dans un pays arabo-musulman, il est des tabous que l’on transgresse difficilement. Les entraves, qu’elles soient d’ordre familial et social ou politique, sont telles que l’on peine à s’en affranchir, même en terre d’exil.
On ne s’étonnera donc pas de voir ce si photogénique voile apparaître si souvent dans les travaux d’artistes issues de cette région du monde. Shirine Neshat, dont les photos esthétisantes sont régulièrement montrées aux États-Unis et en Europe, a été l’une des premières à faire le portrait d’Iraniennes en tchador. Entre 1993 et 1997, elle a réalisé une série intitulée Women of Allah, qui interroge « le fait d’être une femme dans l’Islam ».
Très en vogue parmi la nouvelle génération, ce sacré bout de tissu qu’est le voile (et ses variantes) a même donné lieu à une exposition itinérante (2003-2004), Veil, qui a rassemblé les travaux d’une vingtaine d’artistes, dont Zineb Sedira, Jananne al-Ani, Shadafarin Ghadirian et Majida Khatari, qui, toutes, vivent en Europe. En 2003, la dernière citée a conçu plusieurs modèles de burqas afghans arborant les signes tant de l’« intégrisme occidental qu’oriental » et a fait défiler des jeunes filles ainsi vêtues. Quant aux silhouettes que photographie la Franco-Algérienne Zineb Sedira, elles sont couvertes de la tête aux pieds. Référence à la tenue islamique ? Pas seulement : cette série intitulée Self Portraits or the Virgin Mary (2000) interpelle le fonds commun des civilisations.
Non dénués d’humour… noir, les clichés de l’Iranienne Shadafarin Ghadirian montrent des femmes en tchador privées de visage. Un balai, un fer à repasser et d’autres objets domestiques leur tiennent lieu d’identité. Jananne al-Ani, Anglo-Irakienne aujourd’hui installée à Londres, s’est également laissé inspirer par le hijab. Ses voilées (Untitled [Veils], 1996), cousines germaines de Mona Lisa, cachent leur tête, mais montrent tantôt leurs cuisses, tantôt leurs bras. Quant à la jeune vidéaste Ghazel, elle s’est filmée en Iran dans des situations on ne peut plus banales (à vélo, faisant du ski nautique, etc.), mais toujours vêtue du réglementaire tchador. Le résultat ? Une série autobiographique de 41 films intitulée Me (1997-2001), d’une hilarante efficacité.
Si elles dénoncent l’emprisonnement du corps féminin, ces oeuvres traitent des tabous que sont la représentation de ce corps ou ses désirs, mais elles-mêmes ne les transcendent pas et ne font qu’entériner des clichés certes bien réels. À l’inverse, Mona Hatoum, artiste d’origine palestinienne exilée à Londres depuis 1972, dépasse ces interdits. Dans la vidéo Measures of Distances (1988) apparaît sa mère sous la douche. L’image est recouverte de lignes calligraphiées en arabe (des extraits de lettres de la mère), qui font office de rideau. Mona Hatoum va encore plus loin et sonde littéralement son corps dans une autre vidéo intitulée Corps étranger (1994), véritable performance au cours de laquelle elle plonge une caméra dans son propre organisme et le donne à voir de l’intérieur.
La démarche de Ghada Amer, née au Caire et établie à New York, n’est pas moins audacieuse. Cette artiste s’est fait connaître au début des années 1990 en brodant sur ses toiles des femmes nues en quête de plaisirs solitaires. Elle fait souvent pendre les fils d’arrêt de la broderie et laisse la peinture couler sur ses scènes débordant de solitude, si bien que la charge charnelle de ses toiles ne saute pas tout de suite aux yeux.
Mentionnons aussi le travail de la jeune Turque Canan Senol, que d’aucuns jugent par trop osé, voire pornographique, mais qui a le grand mérite de briser les tabous que sont l’inceste ou le viol conjugal.
Dans un registre plus intime, on trouve Lamia Ziade, qui a exposé en 2003 une sorte de journal érotique illustré à la galerie Kamel Mennour à Paris. Haut en couleurs, le travail de cette jeune Libanaise devenue parisienne est subtilement intitulé Je veux que personne ne le sache. On y voit une pin-up qui pourrait être son double paresser langoureusement dans le plus simple appareil.
Explorant la sensualité, la séduction et le désir, la Libanaise Ninar Esber, qui vit également en France, revisite souvent en les transposant en arabe des thèmes désormais classiques en Occident. Dans I Wanna be Loved by You (2003), c’est grimée en Marilyn Monroe qu’elle susurre la version libanaise de cette chanson. Dans La Méprise (2003), vidéo de quatre minutes, à l’instar de Brigitte Bardot dans Le Mépris, elle décline sa propre version arabe de l’éternelle rengaine du désir. Dans Mes yeux, ta dent, ma langue, ton sexe, ton cul, ton bras, nos jambes… (2001-2002), une autre vidéo, elle a « voulu dessiner la géographie amoureuse de deux corps, en mettant en valeur ses fragments, comme dans les blasons de la Renaissance ». À mon seul désir (2000) commence par un long strip-tease de l’artiste au terme duquel elle ne se livre pas toute nue, mais disparaît pour réapparaître, quelques images plus loin, se léchant langoureusement un orteil. « Mes performances, écrit-elle, jouent sur une certaine lenteur destinée à provoquer le désir et à l’augmenter. »
Dommage que les effluves qui se dégagent de toutes ces oeuvres parviennent si peu aux contrées qui les ont d’une façon ou d’une autre inspirées. Leurs auteurs, bien qu’y ayant vu le jour, semblent avoir du mal à y trouver leur place.

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