Société

Au Maroc, la révolution des premières femmes adouls

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Mis à jour le 11 août 2020 à 12:47

Des étudiantes au Maroc en 2012 © Hassan OUAZZANI Pour Jeune Afrique

Jusque-là réservée aux hommes, la profession d’adoul a récemment été ouverte aux femmes. Cet été, certaines de ces notaires de droit musulman ont terminé leur formation et prêté serment. Rencontre avec une première promotion pleine de promesses.

« C’est une grande évolution, un véritable changement », s’enthousiasme Mounia, à l’autre bout du fil. Cette jeune femme de 33 ans, originaire de Fès, fait partie de la première promotion de femmes adouls parmi dix-sept autres camarades féminines.

En janvier 2018, le roi Mohammed VI avait chargé le ministre de la Justice de l’époque, Mohamed Aujjar, d’ouvrir aux femmes cette profession de notaire de droit musulman – jusque là exclusivement réservée aux hommes – et « de prendre les mesures nécessaires pour réaliser cet objectif ».

Une ouverture historique, voire une « révolution juridique » selon la presse nationale et étrangère, qui avait provoqué l’ire des milieux les plus conservateurs, notamment salafistes. Cette idée avait déjà été émise en 2017 par le ministre de la Justice, Mohamed Aujjar déjà, sans toutefois être suivie d’une une décision juridique concrète. Et ce, malgré des discussions entre le ministère et l’Ordre des Adouls.

En cause : le conservatisme d’une partie de la profession, qui n’a pas hésité à faire jouer le verset 282 de la sourate Al Baqara pour barrer la route à toute volonté réformatrice. Selon ce verset, le témoignage d’un homme vaut celui de deux femmes. Or, la profession d’adoul dispose à la fois d’un rôle d’auxiliaire de justice et de témoin, qui rédige essentiellement des actes d’authenticité pour les mariages, les divorces ou encore les successions, régis par le droit musulman.

Près de 300 reçues au concours

Mohamed Aujjar s’était quant à lui basé sur l’article 4 de la loi 16-03 (promulguée en 2008), qui n’inscrit pas le fait d’être un homme comme critère d’accès à la profession ; en vain. Mais, ce dernier n’a rien lâché: il a sollicité le soutien du Cabinet royal et du Conseil des oulémas (théologiens pouvant émettre des fatwas, censés appuyer la politique religieuse du Maroc), qui ont finalement tranché en faveur des femmes.

Depuis, elles sont près de 300 (sur 800 candidats au total) à avoir été reçues au concours puis entamé leur formation dans plusieurs villes du royaume : l’Institut supérieur de la magistrature à Rabat ou encore la Faculté de droit de Fès.

La profession d’adoul est noble

En 2018, Amina, déjà licenciée en physique option nucléaire puis diplômée d’un master en droit de la famille, a passé le concours presque par hasard. « Je n’ai pas vraiment choisi, ce n’était pas mon plan de carrière initial. Je l’ai fait par goût du challenge, mais aussi parce que mon père m’y a encouragé. Il estime que la profession d’adoul est noble », raconte-t-elle. La jeune femme, fraîchement trentenaire, est reçue première au concours.

Elle a suivi sa formation à Fès, avec sa camarade Mounia. Tout un symbole pour ces deux natives d’une ville considérée comme la capitale spirituelle et culturelle du Maroc, où l‘Université de la Quaraouiyine, créée en 859 après Jésus-Christ, a longtemps été l’épicentre mondial de la théologie et du droit musulman.

Une formation « sans discrimination »

Mounia avoue qu’elle avait – de prime abord – une idée biaisée de ce métier : « On croit, à tort, qu’un adoul se contente de rédiger des contrats de mariage. En réalité, c’est un notaire du droit islamique dont les domaines de compétences sont variés :  le droit de la famille, bien sûr, mais aussi le droit foncier, le droit civil, le droit commercial et le droit fiscal par exemple ».

Pourquoi opter pour un métier traditionnel, plutôt que le notariat « moderne » (qui compte 45 % de femmes au Maroc) ? « D’abord parce que c’est plus long, ensuite parce que les adouls font partie de notre histoire, nos coutumes et nos traditions, ainsi que notre identité, comme les oulémas. Bien qu’elle ne soit pas toujours valorisée, c’est une profession passionnante, proche des gens, qui nous permet de mieux comprendre la société, ses schémas et ses attentes », estime Mounia.

Sur le sujet polémique de l’égalité en héritage, la jeune adoule botte en touche

La jeune femme, titulaire d’un master en droit de la santé, droit du travail et protection sociale, qui s’imaginait devenir inspecteur des impôts, s’est passionnée pour ses deux années de formation, à la fois théorique et pratique. « Une formation mixte, où la femme est l’égale de l’homme, et où je n’ai ressenti aucune discrimination », insiste t-elle.

Au cours de son stage, lorsque Mounia a dû rédiger son premier acte de mariage, elle a d’abord eu un peu d’appréhension : « C’est encore un acte sensible, qui nécessitait auparavant la présence de deux hommes adouls. Finalement, le second adoul était une femme, moi, et ça s’est très bien passé. On m’a même lancé des ‘tbarkellah’»(une expression qui glorifie dieu, souvent utilisée pour exprimer l’admiration et conjurer le mauvais œil).

Signe des temps

Un signe que la société évolue avec son temps et ses réalités. Motivée, Mounia assure « défendre ce métier tous les jours », un métier « exclusivement juridique et de droit », selon elle, qui n’a rien à voir avec la sphère religieuse. Pourtant,  le Code marocain de la Famille est issu directement du droit musulman…

Et lorsque qu’on questionne la jeune adoule sur le sujet – polémique, voire tabou – de l’égalité en héritage, la loi marocaine n’accordant aux femmes de même degré de parenté que la moitié des parts des hommes, elle botte en touche : « Avant, et à titre personnel, j’étais en faveur de l’égalité, désormais, je suis une professionnelle et j’applique la loi. L’héritage est régi par des textes sacrés, que l’on doit respecter ».

« Il faut déjà saluer l’évolution : désormais, nous pouvons pleinement exercer la profession d’adoul, et jouir des mêmes prérogatives et attributions que nos homologues masculins », abonde Amina.

De façon symbolique, l’ouverture de cette profession aux femmes, présentes dans tous les secteurs et dans les plus hautes sphères, est une avancée. Ce n’est pas la première, que ce soit dans le champ juridique ou religieux : en plus de réformes plus favorables aux droits des femmes, celles-ci peuvent également se faire une place dans les instances religieuses, en devenant membre du Conseil des oulémas, ou morchidates (habilitées à délivrer des conseils dans les mosquées ou à animer des causeries religieuses).