Sécurité

Niger : pourquoi les terroristes ont frappé à Kouré

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Mis à jour le 10 août 2020 à 16h46
Le bureau de la réserve de Kouré, au nord-est de Niamey, où deux Nigériens et Six français ont été assassinés le 9 août 2020.

Le bureau de la réserve de Kouré, au nord-est de Niamey, où deux Nigériens et Six français ont été assassinés le 9 août 2020. © REUTERS/Tagaza Djibo

En abattant deux Nigériens et six Français à Kouré, le 9 août, les terroristes ont attaqué un symbole : celui de la volonté de privilégier le développement du tourisme sur une approche 100 % sécuritaire.

La zone, orange selon le Quai d’Orsay, est « déconseillée », « sauf raison impérative ». Pourtant, peu nombreux sont les habitués du Niger à ne s’être jamais rendus dans les environs de Kouré – où six personnes ont été tuées dans une attaque le 9 août –, à la fin d’une semaine de travail ou à l’occasion de quelques (longues) heures de pause entre deux rendez-vous.

Bien sûr, à l’entrée du « parc », les gardes sont abrités derrière des sacs de sable. Des rangers sont même régulièrement en formation dans la zone. Mais, fin juin 2019, lors de notre dernière visite sur place, tous avaient le sourire. On parlait d’ouvrir un petit restaurant pour accueillir les visiteurs. Il fallait refaire les panneaux explicatifs, qui dataient d’un autre temps.

Le Centre nigérien de promotion touristique (CNPT), qui n’est certes pas l’organisme le mieux financièrement doté du pays, espérait multiplier les visites de groupes, en particulier de locaux et d’Africains. « On a un double-objectif : intégrer les populations locales à une économie touristique et faire découvrir notre culture aux Nigériens d’autres régions ainsi qu’aux étrangers », nous expliquait alors l’un de ses responsables.

« On savait qu’il y avait des risques »

« Pourquoi ne pas attribuer une part du budget sécuritaire à des activités économiques comme le tourisme, à même de recréer un lien entre le territoire, les populations et l’État ? », nous glissait même un professionnel du secteur, convaincu que l’escalade sécuritaire ne pouvait être la seule réponse aux terroristes. « Girafes contre kalachs » ou « tourisme contre terrorisme », en somme.

Pour les « touristes » européens, qui sont en réalité des expatriés ou des travailleurs de passage à Niamey, l’accès était déjà plus compliqué. L’ambassade de France déconseillait ainsi formellement l’excursion, sans que cela dissuade tous les candidats. « On savait qu’il y avait des risques d’incursions de groupes venus du Nord », concède un professionnel situé à Niamey. Il n’a plus emmené de groupes à Kouré depuis octobre 2019.

« On redoutait que des éléments opérant habituellement dans la région d’Abalak et de Chinégodar, près de la frontière malienne, mènent des incursions plus au Sud, dans la direction de Niamey et de Kouré », confie un familier de Kouré. Comme au Bénin, lorsqu’ils ont attaqué dans le parc de la Pendjari, les terroristes veulent faire passer un message : il n’y a pas de zone ‘orange’, ils peuvent frapper partout. »

Issoufou en première ligne, réunion du conseil de sécurité

Dès le 9 août, jour de l’attaque encore non revendiquée qui a coûté la vie à deux Nigériens (un guide, Kadri Abdou, ainsi qu’un chauffeur) et six humanitaires français (dont plusieurs travaillaient pour l’ONG Acted), le président français Emmanuel Macron s’est entretenu avec son homologue nigérien, Mahamadou Issoufou. Selon nos informations, les deux hommes se sont mis d’accord pour collaborer dans l’enquête qui a aussitôt été lancée.

Toujours selon nos sources, cinq des victimes françaises n’étaient au Niger que depuis deux semaines. La sixième était à Niamey depuis deux mois. Elles avaient quitté la capitale nigérienne à huit heures du matin et étaient arrivées sur place une heure plus tard, comme elles l’avaient confirmé à la direction nationale d’Acted.

D’après nos informations, Mahamadou Issoufou suit de près la situation, assisté de son ministre directeur de cabinet Mahamadou Ouhoumoudou, de son ministre de la Défense Issoufou Katambé et de son ministre de l’Intérieur, nommé en juin en remplacement de Mohamed Bazoum, Alkaché Alhada.

Ce dernier est un proche d’Hassoumi Massaoudou, ancien ministre de la Défense, mais aussi de Mahamadou Ouhoumoudou et du chef de l’État , dont il a été le directeur de cabinet adjoint. Une réunion du conseil national de sécurité est prévue à la présidence nigérienne à 16h30 (heure de Niamey).

Un suspect aurait été arrêté, la traque se poursuit

Des éléments des forces armées nigériennes et un détachement de la force Barkhane tentent à l’heure actuelle de retrouver la trace des assaillants, un groupe venu à moto et dont beaucoup soupçonnent qu’il serait basé dans la « zone des trois frontières », entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. « Toutes nos forces de défense et de sécurité, aidées de nos alliés, en particulier français, sont mobilisées », assure Issoufou Katambé.

Selon nos sources, un suspect aurait été appréhendé par les militaires nigériens et les recherches sont en cours. « Les assaillants étaient sur deux motos. Ils ont dû rouler de nuit pour arriver dans la zone et s’en sont pris au premier groupe de Blancs qu’ils ont rencontré », croit savoir une source locale habituée des environs de Kouré.

L’armée s’applique à renforcer sa présence sur les principaux points de contrôle de cette région boisée. Le 10 août, le parquet anti-terroriste français a également annoncé ouvrir une enquête. L’avocat d’Acted, Joseph Breham, a affirmé que l’ONG allait déposer une plainte pour que les circonstances du drame soient éclaircies.

Tous les regards sont d’ores et déjà tournés vers l’État islamique au grand Sahara, dirigé par Adnane Abou Walid al-Sahraoui. « Depuis le début de l’année, le groupe est particulièrement sous pression de la part de Barkhane et se bat sur un autre front contre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans [GSIM], dirigé au Mali par Iyad Ag Ghali, analyse un spécialiste du terrorisme. L’attaque contre une cible non militaire ressemble à un message envoyé à Paris. »

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