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Dans « Les Lumières d’Oujda », Marc Alexandre Oho Bambe suit les routes de l’exil

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Mis à jour le 13 août 2020 à 15h46
Marc Alexandre Oho Bambe, auteur des « Lumières d’Oujda »

Marc Alexandre Oho Bambe, auteur des « Lumières d'Oujda » © Ken Wong-Youk-Hong

Le slameur Marc Alexandre Oho Bambe livre un roman documentaire empreint de poésie, un récit choral où se dessine l’expérience nomade des déracinés.

Ce soir-là, au centre social de Roubaix, dans le nord de la France, ils sont une dizaine de moins de 25 ans venus partager des mots slamés, dits ou rappés avec Marc Alexandre Oho Bambe.

Ambiance bienveillante et stimulante : « Vous avez tous quelque chose à dire, à partager », lance celui qui a fait ses premières scènes slam dans la région, quelque temps après son arrivée en France, à l’âge de 17 ans, depuis le Cameroun.

« Ces gamins, leur élan, leur générosité, leur talent, me touchent », confie-t-il en sortant, une étincelle dans les yeux qui fait écho aux mots du narrateur de son dernier roman, Les Lumières d’Oujda. « Il y a des phrases comme ça étincelles éternelles / Des phrases qui font / Du bien / Et donnent / Lumière et force / Pour continuer / La marche du monde […] Même quand / Rien ne marche. »

Rêves et révoltes

Quelques minutes avant cet atelier qu’il anime depuis plusieurs semaines, un coup de fil, et derrière le sourire, un fort sentiment d’injustice : un jeune homme, rencontré il y a deux ans, en atelier toujours, pierre angulaire de sa pratique artistique depuis une vingtaine d’années, vient de recevoir une OQTF, une obligation de quitter le territoire français.

« Il a 19 ans, un travail, un logement, des projets… » Ce jeune homme et tant d’autres, ces « fugees » comme il les nomme, à la conquête de leurs rêves, embarqués sur les routes clandestines ou non de l’exil, sont au cœur de ce deuxième roman d’Oho Bambe.

Défiant les vents, les déserts, les océans, le rêve obsessionnel d’Europe »

Fiction et réalité s’entremêlent dans ce roman documentaire. Portant le nom des villes traversées – Rome, Douala, Conakry, Oujda, Beyrouth, Paris –, ou celui des personnages phares, les chapitres invitent ainsi à déconstruire la notion même de lieu et d’ancrage.

« Tu es mon pays désormais », dit l’un des protagonistes. Yaguine, Fodé, Youssef, Imane, Leila, le père Antoine, leurs trajectoires, dans un récit choral, dessinent une cartographie de rêves et de révoltes, qui font éclater les frontières politiques mortifères.

« Les lumières d’Oujda » de Marc Alexandre Oho Bambe

Le narrateur, lui, a été « rapatrié ». Arrêté en Italie, il rentre au Cameroun et rejoint une association de prévention pour les candidats à l’exil. Sa route croise celle d’Imane, à Oujda, engagée auprès du père Antoine. Ce prêtre, Marc Alexandre l’a rencontré dans l’église où il accueille celles et ceux qui arrivent et repartent, et parfois restent : « Ces jeunes gens. Défiant les vents, les déserts, les océans […] le rêve […] obsessionnel d’Europe. »

Parmi eux, les personnages de Yaguine et de Fodé, 16 ans, qui poursuivent leur traversée commencée en Guinée. Ils envoient des lettres, partagent leurs morceaux de rap. « RAP » pour « Réapprendre à parler […] Dire, être. Au monde. Présent à soi et à ses rêves. […] Se retrouver. / Après la perte. De tout repère humain. / Chez soi. / Chez l’autre. »

Album imaginé

Yaguine et Fodé incarnent une jeunesse côtoyée par l’auteur, sur et hors des routes de l’exil ; des ados qui exigent davantage qu’un horizon bouché par des enjeux politico-économiques. Ils ont en partage une musique mondialisée, des imaginaires connectés, des rêves.

Ils sont de la génération du fils d’Oho Bambe. À 19 ans, Ange rappe et prépare avec son père l’album imaginé de Yaguine et de Fodé. Faire entendre encore, au-delà du livre, des mots nourris des rencontres et des ateliers de l’artiste aux quatre coins du monde, dont Oujda, « ville-monde, poste-frontière ».

Un partage en dehors des livres qu’il poursuit avec ardeur, générosité et responsabilité. Avec ce même élan qui le pousse à créer des mises en scènes pour chacune de ses publications, il se souvient des mots de sa maman : « Il ne faut laisser personne à côté de la littérature. »

Son activisme sonne comme une promesse faite à celle dont la disparition, alors qu’il est adolescent, signe définitivement son entrée en poésie. Sa terre d’exil. « Je crois, dit un personnage de Lumières d’Oujda, au pouvoir de la parole. Je crois à la résilience / Par les mots. / Les nôtres. / Et ceux d’autres, aussi. / […] Qui peuvent. / Nous aider, nous soigner, nous accompagner. / Sur la route de nous-mêmes. »

D’Aimé Césaire à Abd Al Malik

Sur son chemin, Marc Alexandre Oho Bambe croise, lui, les mots fondateurs d’Aimé Césaire et de René Char, dont il reprend sur scène le nom de résistant, « Capitaine Alexandre ».

On retrouve ces auteurs dans ce nouveau roman aux côtés d’Abdourahman Waberi, Anthony Phelps, Abd Al Malik, Rodney Saint-Éloi et d’autres « professeurs d’espérance ». Des auteurs inscrits dans une « pensée-monde » qui revisitent l’expérience nomade par l’humain, et qui refusent les assignations et les déterminismes. « Personne / Ne fuit / Le bonheur / Aussi infime / Et fragile / Soit-il », lit-on dans Les Lumières d’Oujda.

L’homme libre est celui qui choisit son exil »

Ce 14 juillet, Oho Bambe ouvre l’édito de La Manufacture des rêves, émission de radio produite avec le collectif On a slamé sur la lune, par les mots de Saydou, rencontré aussi en atelier : « On m’appelle l’immigré, on me juge sans me connaître, pourquoi ? J’ai décidé de suivre mon destin, mes frères ont perdu la vie sans qu’on leur rende hommage, je suis en colère, je voudrais fouiller la mort pour retrouver leurs corps, je voudrais secouer la terre, on avait les mêmes… rêves. » « Pourquoi on part ? » Question fil rouge des Lumières d’Oujda.

« L’homme libre est celui qui choisit son exil », semble répondre les mots de Mahmoud Darwich en préface. Des passages fleuves, d’autres plus fulgurants, déroulent de multiples réponses. « Sans doute / Parce que je veux / Courir / Le risque de vivre / Parcourir / La Terre / Habiter / Le monde » ou « Parce qu’on a décidé / De prendre quand même / Notre « aucune chance ». »

Face à l’homogénéisation des discours sur les migrations, aux vocables réducteurs, Marc Alexandre Oho Bambe rend hommage à ces « marcheur.se.s » et tisse avec ce roman documentaire des routes et des ponts entre solidarités, entre combattant.e.s d’espérance, entre rêveur.se.s « ingouvernables ».

Et rappelle, sans moralisation, l’infinité des possibles face à tout sentiment de résignation ou d’impuissance : « Nous avons le pouvoir de l’imaginaire / Nous avons le pouvoir de l’indignation, qui est aussi un devoir. » Les Lumières d’Oujda est définitivement un livre engageant.

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