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L’absurde fin de la guerre d’Algérie dans « Jacques et la corvée de bois »

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Mis à jour le 10 août 2020 à 15h54
L’écrivaine Marie-Aimée Lebreton

L'écrivaine Marie-Aimée Lebreton © Editions Buchet/Chastel

Dans « Jacques et la corvée de bois », Marie-Aimée Lebreton retrace l’histoire d’un homme contraint à la guerre. Un deuxième roman aux influences camusiennes, dans une Algérie en transition.

Jacques et la Corvée de bois de Marie-Aimée Lebreton est un tableau impressionniste. Cent quatre chapitres dans ce roman dense et intense comme autant de traits de pinceau plus ou moins épais.

Parfois, ils s’étalent sur deux lignes, parfois sur deux pages. Jamais plus. Des petites touches, donc, où tout s’exprime avec une économie de mots. L’épure épouse la simplicité de Jacques, le personnage principal, « quelqu’un de bien », comme le décrivent les premiers mots.

Jacques va faire son service militaire en Algérie, à Fort-de-l’Eau, l’actuelle Bordj El Kiffan, dans la wilaya d’Alger. Il y va presque sur un malentendu, pour faire plaisir à son père et pour coller à l’image qu’avait de lui sa mère, morte d’un cancer. On pense à la façon dont Bardamu se retrouve enrôlé malgré lui dans la guerre dans Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.

Continuer le sale boulot

Ainsi Jacques traverse-t-il la Méditerranée, à l’aventure, mais sans réelle conviction. Une fois sur l’autre rive, impossible de faire marche arrière. Il faut composer avec la situation : « En Algérie, les événements touchaient à leur fin et la mission du 35e régiment consistait à “accompagner la transition” ». En d’autres termes, la guerre est déjà perdue, mais il faut continuer le boulot. Y compris le sale boulot.

Jacques regarde la « transition » avec un certain détachement, « une confiance naturelle face aux épreuves, une indifférence dans l’attitude qui le sauvait de bien des situations ».

« Jacques et la corvée de bois » de Marie-Aimée Lebreton, Buchet/Chastel, 128 pages, 13 euros

Il a aussi des points de repère auxquels il se raccroche : la nuque de Jeanne, son amoureuse, à qui il ne cesse de repousser l’envoi d’une lettre, François, l’ami polytechnicien avec qui il partageait des moments dans la nature, à Nîmes et dans ses environs. Ils sont le hors champ, les absents tellement présents.

Dans le champ, il y a Jonas, le compagnon d’infortune du régiment et les Balto, les cigarettes qu’il consume comme s’envolent ses illusions.

Alors quand le hors champ s’invite dans le champ, au gré du hasard d’une rencontre avec François, ce qu’il est devenu dans l’ombre, le discours politique qu’il véhicule, la faille en lui s’ouvre un peu plus…

« Logique du révolté »

Le décor dans lequel évolue Jacques est sens dessus dessous. La sémantique est renversée. Quand les combattants algériens sont des « merles » que l’on chasse, la corvée de bois est le nom des exécutions sommaires. « On emmenait en pleine campagne un groupe de prisonniers ou de simples suspects pour effectuer une corvée de bois, et là on faisait mine de leur rendre leur liberté et on les abattait comme les lapins. »

Deuxième roman de Marie-Aimée Lebreton, Jacques et la Corvée de bois revisite le lieu, l’Algérie, et un thème, l’errance, déjà présent dans son premier roman, Cent sept ans.

L’écrivaine née en 1962 à Bouira, en Algérie, déploie à nouveau un style direct, sans fioritures. « La logique du révolté est (…) de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel », écrivait Albert Camus dans L’Homme révolté, en 1951. Marie-Aimée Lebreton s’exprime dans ce langage clair.

L’influence camusienne se retrouve dans le personnage de Jacques, cousin du Meursault de L’Étranger, si proche et si loin des situations qu’il traverse plus qu’il ne les vit. Son détachement est une planche de salut face à l’absurde des dernières survivances du colonialisme en train de s’effondrer et qui continue de détruire les âmes et les hommes.

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