Économie

Pourquoi Moody’s relâche la pression sur le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Cameroun

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Mis à jour le 10 août 2020 à 17:33

L’agence de notation financière Moody’s, à New York. © Mark Lennihan/AP/SIPA

L’agence de notation, qui faisait planer la menace d’une dégradation de leur note souveraine, s’est ravisée. Du fait des pressions internationales ?

La perspective de voir la note souveraine des pays africains se dégrader était le principal argument avancé dès la fin avril par le ministre béninois des Finances, Romuald Wadagni, pour expliquer sa méfiance face à l’Initiative de suspension du service de la dette (ISSD) mise en place par le G20 et le Club de Paris.

Le risque, expliquait-il, était de voir anéantis « tous les efforts fournis par [les pays africains] pour améliorer leur climat des affaires et leur profil de risque », et de voir les taux exploser lors de leur prochaine sortie sur les marchés, quand celle-ci ne serait pas rendue tout bonnement impossible par leur profil de créancier à risque.

Dossiers classés

Une crainte à laquelle l’agence de notation américaine avait rapidement donné corps : depuis le mois de mai, elle a tout à tour placé l’Éthiopie, le Cameroun, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, « sous surveillance » en vue d’une éventuelle dégradation, mettant en avant les risques de pertes financières pour les créanciers privés émanant de la participation d’Addis-Abeba à l’ISSD.

Mais le dossier de ces quatre pays (ainsi que celui, similaire, du Pakistan) a été refermé le 7 août, sans qu’une mesure de dégradation ne soit prise. Le Sénégal et l’Éthiopie ont en revanche vu leurs perspectives passer de « stable » à « négative », des changements qui ne sont pas toutefois pas directement liés à leur participation à l’ISSD.

Moody’s constate simplement pour le Sénégal que « le choc du coronavirus exacerbe une tendance à la hausse de la charge de la dette qui avait commencé avant cela », le ratio dette/PIB devant passer à 65 % en 2021, contre 56 % en 2019. Pour l’Éthiopie, l’agence cite des vulnérabilités budgétaires liées à la faiblesse des recettes, auxquelles il sera difficile de remédier dans la période actuelle.

Rapport de forces

Dans les communiqués liés à chacune de ses décisions, l’agence précise : « Moody’s continue de penser que la mise en œuvre de l’ISSD présente des risques pour les créanciers privés, mais ce risque est suffisamment reflété par la notation actuelle [Ba3 pour la Côte d’Ivoire et le Sénégal, B2 pour l’Éthiopie et le Cameroun]. [En outre,] un certain nombre d’éléments suggèrent que la probabilité d’une large participation du secteur privé a diminué ». A noter que ce revirement de l’agence intervient après une récente sortie des Nations unies sur le sujet.

Si pour Nicolas Jean, associé chez Gide Loyrette Nouel, le choix de Moody’s résulte « d’une décision libre et éclairée »,  pour Stéphan Alamowitch, associé du cabinet Franklin en charge du secteur banque-finance, « c’est bien le rapport de forces qui a fait céder Moody’s », assure l’avocat qui tempête contre le « comportement très discutable de Moody’s et des autres agences de notation » durant cette crise.

« Il y avait une belle dynamique collective impulsée par le G20. En prenant cette position et de façon aussi peu nuancée, Moody’s risquait de se mettre à dos l’Union européenne, les Nations-Unies, la Banque mondiale, le Trésor français… Il est probable que ces institutions et les universitaires qui réfléchissent à ces questions, notamment aux États-Unis, auraient essayé de faire entendre raison aux agences de notation, et Moody’s a senti le vent tourner », assure l’avocat.

Un défaut de paiement pour relancer les discussions avec le privé ?

Reste que le débat de fond – la participation des créanciers privés aux mesures de moratoire, voire à la renégociation des dettes des pays les plus en difficulté – n’est pas encore tranché. Contrairement à leur habitude, G20 et Club de Paris n’ont en effet pas assorti leurs décisions de la condition expresse que les créanciers privés prennent des mesures équivalentes, mais ont lancé des « appels » – de plus en plus pressants – en direction du privé.

« La position [du secteur privé sur la question] a été décrite par un bon observateur américain comme “arthritique”. Mais quand les premiers défauts de paiement tomberont, prêteurs et emprunteurs devront se rapprocher et discuter de façon constructive », commente Stéphan Alamowitch, pour qui cette issue serait bienvenue.

« Et si un créancier privé acceptait de lui même, pour des raisons commerciales ou éthiques, de renégocier avec l’un de ses débiteurs, j’espère que la mesure n’étant pas imposée, cela n’aura aucune influence sur la notation souveraine dudit débiteur », souhaite Nicolas Jean, qui reconnaît toutefois que l’agence de notation ne s’est jamais exprimée sur un tel cas de figure.

Les prêts chinois en question

Mais les créanciers privés ne sont pas les seuls à freiner la contribution du privé à l’ISSD. Ainsi, les gouvernements sénégalais et ivoiriens ont assuré, ouvertement et à maintes reprises, qu’ils ne solliciteraient pas leurs créanciers privés. Et des échéances à l’égard du privé ont bel et bien été honorées par les trois pays depuis qu’ils bénéficient de la mesure, relève Moody’s dans ses communiqués.

Pour Andrew Roche, associé fondateur de la société de conseil Finexem Emerging Market Solutions, « cela pose un clair problème d’asymétrie entre créanciers publics et privés, comme si les participants à l’ISS subventionnaient les pays afin qu’ils remboursent leurs créances privées ». Mais, reconnaît-il, « pour certains pays, comme le Sénégal, l’accès aux marchés internationaux dont il ne bénéficie que depuis une dizaine d’années est trop précieux pour qu’ils prennent le risque de le compromettre ».

« Au-delà du débat d’idées, la question qui se pose est objective : la dette est-elle soutenable ou non ? Or, la situation s’est-elle améliorée depuis les premiers échanges ? La réponse est non, cela a même empiré », poursuit l’avocat Stéphan Alamowitch, pour qui se pose également la question des créanciers – public et privés – chinois. « Pékin avait assuré dans les premiers temps se joindre à l’initiative du G20, mais à ce jour, les déclarations sont restées extrêmement peu circonstanciées. En juillet, la Chine a simplement dit vouloir une approche au cas par cas… », glisse-t-il.