Cinéma

« Petit Pays » – Isabelle Kabano : « En interprétant Yvonne, je suis devenue folle »

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 22 août 2020 à 11h42
La comédienne rwandaise Isabelle Kabano, qui interprète la mère de Gaby dans "Petit Pays".

La comédienne rwandaise Isabelle Kabano, qui interprète la mère de Gaby dans "Petit Pays". © François Grivelet pour JA (Paris, le 2 mars 2020)

Comédienne amatrice, Isabelle Kabano est la révélation du film « Petit Pays », adapté du roman de Gaël Faye. Mais son interprétation d’une mère rwandaise exilée au Burundi, puis confrontée au génocide des Tutsi, ne s’est pas faite sans douleur.

Sur la page de garde du livre Petit Pays, Gaël Faye a couché ces quelques lignes sur l’exemplaire que lui tendait la comédienne rwandaise Isabelle Kabano, à la veille du tournage de sa dernière scène : « Chère Isabelle, je te remercie d’avoir aimé si fort le personnage d’Yvonne. Mais je t’ordonne maintenant de la laisser rejoindre son monde de fiction et de redevenir pleinement Isabelle… »

Yvonne, c’est le double à l’écran d’Isabelle. La mère du jeune Gaby et de sa sœur cadette Ana, qui vivent au Burundi l’enfance insouciante des rejetons d’expatriés. Yvonne est rwandaise et tutsi. Comme tant d’autres, elle a dû fuir très jeune les pogroms et les humiliations infligés aux siens pour élire domicile au Burundi. Mariée à un entrepreneur français (incarné par Jean-Paul Rouve), elle cultive la nostalgie du pays de ses aïeux, tout à la fois proche et inaccessible.

En 1993, lorsque l’histoire débute, l’existence paisible de la famille bascule. Yvonne, qui se sent à l’étroit au sein de cette union mixte où l’incompréhension mutuelle prédomine, finit par prendre le large en laissant derrière elle sa progéniture. Dans le même temps, le Burundi sombre dans une violence larvée après l’assassinat du président Melchior Ndadaye. Six mois plus tard, c’est son propre pays, le Rwanda, qui s’embrase. Trois mois durant, les Tutsi y seront pourchassés et exterminés, laissant l’élégante Yvonne hagarde, méconnaissable… et la comédienne Isabelle Kabano en charpie.

Une passion en héritage

« Pourquoi ne m’as-tu pas dit que j’étais devenue folle ? », interrogera-t-elle Gaël Faye au sortir de cette aventure, comme si elle reprochait à l’écrivain, conseiller du metteur en scène à chaque étape du scénario puis du tournage, de ne pas avoir su bâtir une digue étanche entre son propre vécu et celui de son personnage. Pourtant, ce rôle, « Isa » l’a tant désiré, elle qui n’est pas une comédienne professionnelle.

Journaliste de formation, un temps animatrice à la radio, elle dirigeait jusqu’en mars dernier le magazine de la compagnie aérienne RwandAir. Mais depuis toujours, elle cultive le goût des arts de la scène. « Mon père était le directeur d’une troupe de théâtre. Ma sœur et moi-même avons hérité de cette passion », résume-t-elle. Au cours des dernières années, elle a notamment participé à des ateliers auprès de l’acteur et dramaturge Dorcy Rugamba, et s’est investie durant deux ans dans l’association Ishyo Arts Centre, fondée par Carole Karemera.

Isabelle Kabano s’est également confrontée à la pellicule, faisant de brèves apparitions dans des productions centrées sur l’histoire du génocide des Tutsi. Dans Sometimes in April (2005), de Raoul Peck, elle est Félicie, l’épouse tutsi de l’officier hutu Xavier Miyango, meilleur ami du personnage principal (interprété par Idris Elba).

Dans le téléfilm d’Alain Tasma, Opération Turquoise (2007), elle interprète une infirmière du camp de réfugiés de Nyarushishi qui dévoile à un gradé français du 1er régiment de parachutistes de l’infanterie de marine (RPIMa) les sévices que réservent aux Tutsi les gendarmes rwandais censés protéger le camp.

Dans J’ai serré la main du diable (2007), tiré du récit du lieutenant-général canadien Roméo Dallaire, elle incarne une rescapée indignée par la passivité des Casques bleus de l’ONU, alors que Kigali est devenu un charnier à ciel ouvert.

J’avais très peur de ne pas être à la hauteur

Au moment où débute le casting de Petit Pays, Isabelle Kabano se manifeste auprès de deux réalisateurs : Atiq Rahimi – qui prépare Notre-Dame du Nil, inspiré de l’ouvrage de Scholastique Mukasonga – et Éric Barbier, choisi par Gaël Faye pour porter à l’écran son roman. « On m’a conseillé de ne pas opter pour le film de Rahimi, qui était très indécis quant à ce qu’il voulait. Et puis, je tenais absolument à interpréter Yvonne, même si j’avais très peur de ne pas être à la hauteur. » Les yeux embués de larmes à l’annonce de la bonne nouvelle, Isabelle Kabano finira par décrocher son Graal.

« Le livre de Gaël est très évocateur pour les exilés tutsi qui ont connu ces années-là, quel que soit leur pays d’accueil », résume-t-elle. Née à Buja en 1974, elle-même a vécu un an au Burundi avant de suivre ses parents à Kinshasa puis à Goma, en RD Congo : « Nous aussi on allait chaparder des goyaves, on avait les mêmes jeux que la bande de Gaby dans Petit Pays.

Isabelle Kabano a également bien connu, dans son entourage proche, ces femmes rwandaises en exil qui avaient épousé un Européen : « Le profil d’Yvonne est celui de toutes mes tantes. » Durant ses jeunes années, elle est régulièrement retournée voir sa marraine et ses tantes au Burundi. « Les « sans défaite », je les connais », dit-elle, en évoquant ces miliciens tutsi qui faisaient la loi dans les rues de Bujumbura, comme le retrace le film d’Éric Barbier.

Pays de cocagne

L’itinéraire d’Isabelle Kabano a aussi croisé celui du Front patriotique rwandais (FPR) : cette rébellion politico-militaire, essentiellement composée d’exilés tutsi idéalistes et déterminés qui, un jour d’octobre 1990, ont pris les armes pour contraindre le régime hutu au pouvoir à Kigali à accepter leur retour au pays.

« J’ai vu ces jeunes hommes qui partaient pour le maquis. On pleurait, mais on savait qu’ils devaient le faire. Le soir, à la veillée, les anciens nous parlaient du Rwanda comme d’un pays de cocagne. Leurs chansons évoquaient cette terre promise dont on nous interdisait l’entrée… »

La comédienne rwandaise Isabelle Kabano, qui interprète la mère de Gaby dans "Petit Pays". © François Grivelet pour JA (Paris, le 2 mars 2020)

Isabelle est happée par ces chants comme un marin par ceux des sirènes. En septembre 1993, alors que les accords d’Arusha laissent planer l’espoir d’une paix durable et d’un partage du pouvoir au « pays des milles collines », elle quitte Goma pour venir s’installer à Kigali chez sa grand-mère.

Mais chez les faux jumeaux de la région des Grands Lacs, la paix n’est encore qu’un mirage. Le 21 octobre 1993, lorsque Melchior Ndadaye, le premier président hutu élu au Burundi, est assassiné, Bujumbura s’enflamme, et Isabelle Kabano en perçoit les retombées jusqu’à Nyamirambo, le quartier populaire de Kigali où elle a posé ses valises. « Il y avait des cadavres dans les rues et on entendait des gens appeler au meurtre de tous les Tutsi », relate-t-elle.

Échappée belle

À la mi-mars 1994, les accords de paix ne sont toujours pas entrés en vigueur. Et les extrémistes hutu de l’entourage présidentiel font monter la tension. Inquiète, la mère d’Isabelle lui ordonne de revenir à Goma. La jeune femme, qui n’a pas encore 20 ans, résiste, d’autant que sa grand-mère refuse de quitter la capitale. Puis, durant les vacances de Pâques, elle finit par se résoudre à laisser le Rwanda derrière elle. Quelques jours plus tard, elle se serait retrouvée prise au piège du génocide fulgurant qui démarrera à l’aube du 7 avril.

Comme Yvonne dans le film, Isabelle n’y retournera que quatre mois plus tard, après la victoire du FPR. Le 30 juillet 1994, précisément, au jour de son vingtième anniversaire. Elle se retrouvera alors confrontée à ces dizaines de milliers de corps en putréfaction abandonnés sur les routes, sur les collines ou dans les églises. Confrontée aussi à ces parents et amis massacrés sauvagement et privés de sépulture. « J’ai une Yvonne dans ma famille qui, après le génocide, est devenue folle et a fini par en mourir », précise-t-elle.

86050 © JERICO FILMS – SUPER 8 PRODUCTION – PATHÉ – FRANCE 2 CINÉMA – SCOPE PICTURES – PETIT PAYS FILM

86050 © JERICO FILMS – SUPER 8 PRODUCTION – PATHÉ – FRANCE 2 CINÉMA – SCOPE PICTURES – PETIT PAYS FILM © Jerico Films – super 8 production – pathé – France 2 cinéma – Scope pictures – « Petit pays » le film

Habitée par le personnage, je n’étais plus moi-même

De cette histoire tourmentée, Isabelle Kabano a tiré un rôle de composition aussi impressionnant que glaçant, lorsque Yvonne, à son retour du Rwanda, chavirée par la douleur et hantée par le massacre de Christine et Christian, deux de ses neveux et nièces, revient à Bujumbura, telle une zombie, au risque de terroriser ses propres enfants.

« Lors de la scène dans laquelle je vais jusqu’à brutaliser Ana, je n’étais plus moi-même, j’étais habitée par le personnage. Éric m’avait tellement poussée que j’étais devenue complètement Yvonne. À tel point que Dayla De Medina, la petite fille qui joue ma fille, a eu peur de moi pendant au moins deux jours. Elle ne me supportait plus, et je lui ai demandé pardon. »

Par la force des choses, la comédienne occasionnelle est entre-temps redevenue Isa. Mais depuis la fin du tournage, admet-elle : « Yvonne vit toujours en moi. »

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte