Politique

Au Cameroun, des soupçons de malversations autour de la gestion des fonds du Covid-19

Alors que le Premier ministre camerounais Joseph Dion Ngute vient de commander une enquête sur la gestion des fonds liés au Covid-19, les soupçons de malversations continuent malgré tout d’agiter l’opinion qui exige des comptes.

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Par - à Yaoundé
Mis à jour le 6 août 2020 à 17:57

Dans un centre de santé à Douala, en juin 2020. © REUTERS/Josiane Kouagheu

De tradition, René Emmanuel Sadi, aujourd’hui ministre de la Communication, réagit promptement lorsqu’il faut défendre l’image du gouvernement. Cette fois, c’est dans ses derniers retranchements qu’il s’est décidé à sortir de sa réserve.

Cité par un journaliste dans l’affaire de détournements de fonds dédiés à la lutte contre le Covid-19, le porte-parole du gouvernement s’est fendu d’une mise au point rendue publique le 4 août dernier, pour clarifier la situation. Un document de quatre pages au style soigné et aux mots policés, dans lequel l’intéressé rejette les accusations proférées contre lui, tout en levant un voile sur le sort réservé à ces fonds qui s’élèvent à plusieurs milliards de francs CFA – soit plusieurs millions d’euros.

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« Le ministère de la Communication n’a reçu aucun autre financement que les 100 millions de francs CFA [152 000 euros – NDLR] octroyés par le Premier ministre à la fin du mois de mars, indique la note signée du secrétaire général dudit département ministériel Félix Zogo (…) ce qui se situe très loin des 8 milliards de francs CFA allégués par ce journaliste. »

« Surfacturations, collusion et détournements »

C’est pourtant depuis la mi-juillet que l’opinion publique donne de la voix pour exiger des comptes quant à la gestion des fonds alloués à la lutte contre le Coronavirus. Députés, ONG ou simples citoyens… chacun y est allé de sa méthode pour réclamer aux membres du gouvernement un bilan en toute transparence. Pour ces Camerounais, cinq différentes enveloppes budgétaires allouées à cette cause sont principalement scrutées.

Il s’agit principalement du fonds de solidarité crée par Paul Biya, initialement renfloué par ses soins à hauteur d’un milliard de francs CFA et dont le montant dépasserait déjà les 3 milliards de francs CFA ; d’une facilité de 135,56 milliards de francs CFA, soit 226 millions de dollars, accordée par le FMI ; des dons en nature d’entreprises et d’organisations diverses ; du compte d’affectation budgétaire de 180 milliards de francs CFA adopté par l’Assemblée nationale ; et enfin du Fonds de solidarité pour la santé, qui reçoit, depuis sa création en 1993, 10 % des recettes mensuelles en provenance des établissements publics fournissant des soins médicaux primaires. Un total d’au moins 318,56 milliards de francs CFA auquel s’ajoutent les dons en nature.

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Convaincu de l’existence de « surfacturations criardes » lors de l’achat du matériel sanitaire et dans la construction des infrastructures d’urgence, le député Jean-Michel Nintcheu allumait la première mèche, le 13 juillet dernier, en dénonçant dans une tribune une série de griefs.

« L’absence d’avis d’appels d’offres publics dans la fourniture du matériel et des équipements de lutte contre le Covid-19 soulève de forts soupçons de collusion et de délits d’initiés dans les contrats de livraison de tests et autres matériels », affirmait notamment cet élu du Social Democratic Front (SDF), avant de s’attaquer à la mercuriale de l’État. « On achète une boîte de 100 gants en latex à 10 000 francs CFA [environ 15 euros – NDLR] contre 3 500 francs CFA en pharmacie, les thermomètres infrarouges coûtent 150 000 francs CFA à l’État contre 25 000 francs CFA en pharmacie… Et on peut multiplier ces exemples à l’infini. »

Les révélations de Jean-Michel Nintcheu ont attiré l’attention des citoyens, qui à leur tour, se sont mis à questionner l’usage fait des dons en nature d’entreprises, notamment celui du stock de 4 000 sacs de riz dédié aux couches défavorisées. Car, contrairement à la tradition locale qui veut qu’en pareilles circonstances les remises de dons aux nécessiteux soient fortement médiatisées, aucune image ni aucun témoignage de bénéficiaires n’ont été diffusés.

Du côté de l’ONG Human Rights Watch, c’est le Fonds de solidarité pour la santé qui est dans le viseur. « Les établissements de santé du Cameroun ont versé des contributions obligatoires dans cette réserve d’urgence pendant plus de vingt-cinq ans, et ils devraient pouvoir compter dessus maintenant pour les aider à surmonter cette pandémie », affirme Lewis Mudge, responsable de la zone Afrique centrale de l’organisation. De quoi alimenter la polémique et faire monter la pression sur le gouvernement.

La carte de la transparence

Au centre de toutes les attentions, le ministre de la Santé publique joue depuis la carte de la transparence. Manaouda Malachie s’est tout d’abord déchargé de la gestion des dons en nature en indiquant qu’ils ont été dispatchés « aux dix gouverneurs de région, avec toutes les décharges nécessaires ». Il a par la suite rendu publique le bilan des contributions au fonds de solidarité lancé par Paul Biya, ainsi qu’un état des dépenses qui s’élève à 21 milliards de francs CFA sur cinq mois.

« Les accusations de détournements sont infondées, affirme un cadre du ministère de la Santé publique sous anonymat. Nous avons tous été surpris par la crise, et nous y avons riposté en urgence. Ce n’est que le 22 juillet dernier que le Premier ministre a validé les modalités d’organisation, de fonctionnement et de suivi et évaluation des fonds du Covid. Les incompréhensions viennent de ce qu’il s’agissait d’une procédure spéciale. » Le gouvernement, de son côté, a publié la répartition du compte d’affectation budgétaire voté par l’Assemblée nationale, afin de faire toute la lumière sur cette affaire.

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Seulement, la réponse du ministre est loin d’avoir répondu à l’ensemble des interrogations autour de la gestion des ressources du Covid-19, devenue un véritable labyrinthe. Les responsables régionaux se sont murés dans le silence, sans que personne ne dise exactement à qui auraient été remis les dons de riz qu’ils ont reçu. Le bilan du Ministère de la Santé fait aussi l’objet de critiques, certains acteurs estimant que des donateurs ont été omis de la liste.

« Environ 43 projets sont implémentés au Cameroun dans le cadre de la lutte contre cette pandémie. Les fonds alloués à ces derniers sont versés directement au gouvernement camerounais à travers ses ministères et structures sous tutelles par les agences onusiennes dont l’Unicef et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), les agences gouvernementales, des ONG internationales et leurs partenaires locaux. Ces sommes ne figurent cependant pas dans les comptes du ministre de la Santé », affirme Paul Joel Kamtchang, coordonateur de Data Cameroon, une association de fact-checking quoi affirme que près de 55 milliards de francs CFA de dons manqueraient des décomptes officiels.

Face aux multiples zones d’ombre, le chef du gouvernement camerounais, Joseph Dion Ngute, a annoncé à la fin juillet un audit de la Chambre des comptes de la Cour suprême sur la gestion des fonds de la lutte contre le Covid-19. Au Cameroun, la lutte contre la pandémie se joue désormais sur un tout autre terrain, celui de la transparence.