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Livres : « Et je veux le monde » de Marc Cheb Sun, entre thriller et opéra urbain

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Mis à jour le 10 août 2020 à 14h50
L'écrivain français Marc Cheb Sun

L'écrivain français Marc Cheb Sun © Olivier Roller

Marc Cheb Sun livre un premier roman intense et total. Une épopée moderne où se mêlent politique, enjeux sociaux et art de l’illusion.

« Un jour quelqu’un m’a écrit : “le tragique, c’est l’irrémédiable”. » Ainsi s’exprime Aïssatou Ouattara, l’un des personnages de Et je veux le monde, le premier roman de Marc Cheb Sun. L’écrivain français aux origines italiennes et égyptiennes pose d’emblée le décor, où tout est joué : quelqu’un est mort, quelque part, et un compte à rebours est lancé, cinq semaines avant les faits, à J-35.

On entend presque les pages du calendrier qui se tournent, le tic-tac des aiguilles d’une montre qui égrène les secondes. La tension dramaturgique du récit a pour point focal cet irrémédiable auquel on ne sait pas donner un nom : qui va mourir ? Qui va tuer ? Comment cela va-t-il se passer ?

On entre dans cette histoire dans la peau de Samba Ouattara, qui se dédouble parfois en Mowgli. « J’suis Mowgli, j’suis Simba », dit un couplet de DA, morceau du groupe de rap français PNL – la bande-son principale du roman –, auquel s’identifie l’adolescent de 17 ans, autiste léger.

Hors normes

Ou plutôt « hors norme », comme le décrit la psy qu’il a choisie pour son prénom, Shéhérazade : « Être hors norme, c’est se définir ailleurs. C’est trouver son propre espace, sa propre cohérence. Si je dis normal, je donne le sentiment qu’il y a une norme définitive. Si je dis hors norme, je peux déjà mettre un s à normes (…) S’il y a plusieurs normes, ça laisse la possibilité d’en créer de nouvelles. D’inventer vos normes à vous en quelque sorte. »

Chacun des personnages est hors normes à sa manière. Les frontières de leurs univers se télescopent et créent le conflit entre eux.

Louis Walter, nouveau maire d’arrondissement à Paris, veut faire de son mandat un laboratoire de sa Nouvelle droite. L’homme politique a ravalé la façade de son vieux fonds de commerce d’extrême droite. Son ambition : la conquête de la capitale et plus si affinités.

Aïssatou, la sœur de Samba, est la directrice charismatique d’un espace jeunesse. Jacques Lascrime et Sandrine Rigal sont un couple de comédiens de théâtre, de tous les combats de gauche, entrés en résistance contre le nouveau pouvoir. Tous veulent le monde à leur façon, et tous ne peuvent pas l’avoir simultanément.

Parmi les protagonistes, il y a aussi cet arrondissement populaire de Paris, jamais nommé, en pleine gentrification. Autour de l’esplanade, centre névralgique de la rénovation urbaine, les concept stores voisinent les bouis-bouis, les bobos côtoient les jeunes du quartier. Tous se frôlent sans jamais se toucher, sauf lors de débordements de violence.

« Et je veux le monde » de Marc Cheb Sun, JC Lattès, collection La Grenade, 336 pages, 19 euros

Samba nous raconte ces jeux d’évitement et cette lutte d’influence avec ses mots à lui, acteur et spectateur, attachant et détaché. Il n’a pas les codes, il pose des questions, beaucoup de questions, jusqu’à épuiser son entourage. Les bonnes, aussi, celles que l’on n’avance plus par habitude, parce que l’on a intégré la norme que lui, ne cesse d’interroger.

« Guerre des mondes »

Le monde dont parle le titre suggère une idée de totalité, et c’est bel et bien un roman total que nous propose Marc Cheb Sun. À la fois opéra urbain, où les musiques de PNL, Bams, Mariah Carey, ou Christophe rythment le récit, film littéraire, où chaque scène se voit en même temps qu’elle se lit, thriller haletant, dont l’intrigue s’épaissit au fur et à mesure des pages. Un roman de l’intime où les secrets des uns et des autres ont un rôle décisif, une peinture sociopolitique de la « guerre des mondes » qui s’exerce dans les quartiers populaires.

Le souffle du premier roman, sa fraîcheur, se double d’une grande maîtrise

L’ambition d’écriture est portée par un style polymorphe, à hauteur de chacun des personnages, en immersion dans leurs vies. Le souffle du premier roman, sa fraîcheur, se double d’une grande maîtrise, dans la façon d’annoncer les enjeux, de semer les indices, de mêler les temporalités.

L’auteur est comme un joueur de bonneteau qui maîtrise parfaitement l’art de l’illusion. Il sème vrais indices et faux-semblants, il laisse se perdre le lecteur tout en sachant très bien la carte qu’il va tirer de son jeu. Tantôt un as de cœur, la sensibilité, tantôt un as de pique, quand ça fait mal. Toujours un atout fort.

Marc Cheb Sun connaît bien les sujets qu’il aborde. Fondateur de Respect Magazine au début des années 2000, l’écrivain est « multi ». Multiculturel, multifonctionnel, il déborde des cases et ne cesse de se réinventer. Aujourd’hui à la tête du magazine en ligne D’ailleurs et d’ici, il donne aussi des ateliers d’écriture, en particulier dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

L’autodidacte s’est créé son propre univers littéraire, hors norme. Et je veux le monde est publié dans la collection La Grenade, un jeune label fondé par le romancier Mahir Guven pour les éditions JC Lattès. Son objectif : ouvrir la littérature à de nouvelles voix. Marc Cheb Sun est un maître artificier.

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