Arts

Restitution du patrimoine africain : rencontre avec les militants poursuivis pour tentative de vol au Quai Branly

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Mis à jour le 01 octobre 2020 à 11h41
Les militants de l’UDC (de g. à dr.) Romain Catambara, Thibault Bao Abeldkader et Dihaoulou Bonelvy, le 4 août 2020, chez leur avocat Calvin Job

Les militants de l'UDC (de g. à dr.) Romain Catambara, Thibault Bao Abeldkader et Dihaoulou Bonelvy, le 4 août 2020, chez leur avocat Calvin Job © Nicolas Michel

Le 12 juin dernier, cinq activistes du mouvement Unité Dignité Courage ont tenté d’emporter un objet exposé au musée du quai Branly – Jacques Chirac, à Paris. Entretien avec trois d’entre eux chez leur avocat, maître Calvin Job.

Les cinq militants panafricains du mouvement Unité Dignité Courage (UDC) se sont retrouvés le vendredi 12 juin dernier au musée du Quai Branly – Jacques Chirac, sans avoir véritablement prémédité leur coup, mais avec la ferme intention de se faire entendre. Parmi les différentes revendications qui occupent une place importante dans leur combat, outre la disparition du franc CFA, la restitution des objets cultuels africains pillés pendant la colonisation.

C’est pourquoi, dans le calme assoupi du musée, le charismatique leader du groupe, le Congolais Mwazulu Diyabanza Siwa Lemba, s’est lancé dans un discours enflammé contre le colonialisme et la manière dont le continent a été dépossédé de ses richesses, y compris culturelles.

« Récupérer ce qui nous appartient »

Tout en se filmant à visage découvert, les militants ont arraché de son socle un poteau funéraire Bari du XIXe siècle avec la ferme intention de le rendre à l’Afrique. « Nous avons décidé de récupérer ce qui nous appartient ! Ces biens nous ont été volés sous la colonisation. On part avec notre bien, on le ramène à la maison ! », clame Mwazulu Diyabanza sur la vidéo diffusée via les réseaux sociaux.

 

Interpellés par la police, les activistes ont été placés en garde à vue. Ils sont repartis libres, mais seront jugés le 30 septembre prochain pour « tentative de vol en réunion d’un mobilier classé ».

Certains d’entre eux passeront également devant le tribunal le 17 novembre après avoir récidivé au Musée des arts africains, océaniens, amérindiens de Marseille en tentant d’emporter une lance maorie, avant d’être de nouveau arrêtés.

C’est dans un contexte plus feutré – le cabinet de leur avocat, maître Calvin Job, dans le cossu XVIe arrondissement de Paris – que trois des militants de l’UDC ont accepté de s’expliquer sur leur action, deux mois avant un procès qu’ils espèrent médiatique.

Romain Catambara, 27 ans, étudiant en droit, est Français. Né à La Réunion, il est arrivé en métropole en 2013, et soutient que ses ancêtres sont originaires du Mozambique. « Ce n’était pas une action organisée, raconte-t-il. Nous sommes allés voir les œuvres d’art au musée du Quai Branly avec l’idée de manifester. On savait qu’il y aurait sans doute une action politique… Tout est parti d’un discours de notre porte-parole à propos du pillage des objets africains. »

Activistes sincères

Le mouvement UDC a été créée en 2014, notamment par Mwazulu Diyabanza. Peu structurée, elle rassemble des militants panafricains qui se livrent à diverses actions politiques – distribution de tracts, présence active sur les réseaux sociaux – pour sensibiliser leurs « frères » et leurs « sœurs » à la cause qu’ils défendent.

« Le débat sur la restitution des objets africains est très important, poursuit Romain Catambara. Au bout d’un moment, vu que les élites occidentales n’agissent pas, il est normal que de jeunes africains prennent la décision de poser un acte politique fort pour que soient restitués ces objets à leurs propriétaires que sont les États africains. » Pour lui, le poteau funéraire Bari qu’ils ont tenté d’emporter renferme les âmes des ancêtres. Objet spirituel, pour UDC il n’a pas sa place dans un musée.

S’il y avait une réelle indépendance, les objets ne seraient plus dans les musées occidentaux »

Thibault Bao Abdelkader a 37 ans, il est né à Bangui, actuelle Centrafrique – « ancien Oubangui-Chari », tient-il à préciser. De nationalité française et petit-fils de tirailleur sénégalais « qui ne tirait pas ailleurs », cet ancien chef de rang actuellement sans emploi voit, lui aussi, en ce poteau funéraire un symbole fort. « C’est le gardien du tombeau. Il est là pour protéger l’esprit du premier ancêtre enterré, dit-il. La jeunesse d’aujourd’hui a été privée de sa culture, c’est comme si on lui avait enlevé son esprit. »

Et d’ajouter : « Certaines missions étaient ciblées pour exproprier les Africains de leur culture et de leur spiritualité. Ces objets ne sont pas des œuvres d’art, ils participent à la vie du village. Les colons ont cassé leur langage en les installant dans des musées. »

Parfois un peu brouillon, souvent troublé par la fougue militante, pas encore tout à fait rodé, le discours des activistes semble sincère et leur engagement lucide.

Dihaoulou Bonelvy a 28 ans, il est technicien de maintenance et père de famille. Français depuis ses 5 ans, il est originaire du Congo. « Les États ne feront jamais rien, alors nous avons décidé de poser la première pierre, soutient-il. La plupart des politiciens africains ont abandonné leur peuple. Plus personne ne les écoute. »

Moins virulent, Romain Catambara défend la même idée : « Il faut aussi faire un travail auprès des élites africaines, où il y a une inertie. S’il y avait une réelle indépendance, les objets ne seraient plus dans les musées occidentaux. »

« Une jeunesse en perte d’identité »

Panafricains convaincus qui envisagent tous, à plus ou moins long terme, de partir s’installer sur le continent, les trois membres de l’UDC font preuve d’une grande défiance vis-à-vis des institutions politiques actuelles, aussi bien occidentales qu’africaines, mais veulent participer au changement des mentalités qu’ils perçoivent déjà en germe au sein de la jeunesse.

« Nous espérons une prise de conscience qui nous permette de nous réapproprier notre propre culture afin de vivre dignes et libres », affirme Romain Catambara, citant volontiers Aimé Césaire, Thomas Sankara ou Frantz Fanon.

Nous ne savons plus qui nous sommes. Nous sommes devenus des zombies »

L’analyse qu’ils font de la dépossession provoquée par le colonialisme est assez fine. « La jeunesse africaine est en perte d’identité, explique Thibault Bao Abdelkader. Nous ne savons plus qui nous sommes. Nous sommes devenus des zombies, des coques vides. Chaque peuple a pourtant un socle bâti par ses fils les plus dignes. L’Afrique doit avoir accès à son paradigme ! »

Pour eux, ce manque fondamental explique le nombre de candidats au départ, la foule de migrants sur les routes dangereuses de l’émigration vers un Occident fantasmé. « Ce déséquilibre du monde permet de capter les cultures et les corps des autres, poursuit Thibault Bao. Tout est structuré pour extirper les intelligences. En Afrique, après le bac, tu vas finir tes études ailleurs. »

Un combat à mener en France

Convaincus que la France et les anciens pays coloniaux doivent rendre la totalité des objets qu’ils se sont appropriés – pour eux, même ceux qui ont été achetés ou échangés l’ont été dans le cadre d’un système violent et oppressif, donc injuste –, les trois militants considèrent que leur combat doit se mener avant tout en France.

« La bête est ici, les décideurs sont ici, clame Dihaoulou Bonelvy avec virulence. Je me sens obligé de me battre ici. En Afrique, les présidents ne sont que des marionnettes. Et pourtant, mon projet n’est pas d’être encore en France à 40 ans, je suis panafricain ! »

La restitution, c’est le plus beau cadeau que l’Occident puisse faire aux enfants qu’elle a meurtri »

Sur la destination finale des objets restitués, la question ne semble pas vraiment tranchée. Exposition dans un musée ? Retour à la fonction originelle ? « Dans un premier temps, je pense qu’ils doivent retourner dans les pays d’origine et être exposés dans les musées afin que le peuple puisse découvrir son patrimoine, affirme Thibault Bao. Puis ils doivent retrouver leurs communautés d’origine. En Occident, on pense avant tout à la conservation de l’objet. En Afrique, il en est autrement. La restitution, c’est le plus beau cadeau que l’Occident puisse faire aux enfants qu’elle a meurtri. »

Si tous reconnaissent que leur entreprise n’aboutira néanmoins qu’au terme d’un « dialogue avec les Occidentaux », ils restent virulents par rapport au discours ambiant. « Quand j’entends certains dire que les Africains seraient incapables d’entretenir leurs propres œuvres, je perçois une fois de plus ce complexe de supériorité de l’Occident, et cette persistance de l’imaginaire colonialiste », déclare ainsi Romain Catambara.

Jusqu’à dix ans de prison

Sur les cinq activistes arrêtés après leur action au Quai Branly, Romain, Thibault et Dihaoulou sont les seuls défendus par maître Calvin Job. Leur porte-parole, Mwazulu Diyabanza, et l’institutrice française d’origine congolaise Djaka Apakwa, qui les accompagnaient, ont choisi d’aborder le procès autrement, ce qui ne devrait pas – disent-ils – les empêcher d’avancer unis.

Pour Calvin Job, si l’on s’en tient aux textes de loi, le vol en réunion avec détérioration d’un objet classé pourrait leur valoir dix ans de prison et 150 000 euros d’amende. L’avocat, qui a accepté l’affaire en raison « d’une certaine proximité » avec les idées des militants, défend une action purement politique qui ne peut pas être qualifiée de vol.

« La réponse que la justice apportera aura peut-être un effet », dit-il. Pour lui, il n’est pas de condamnation qui tienne.

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