Société

Algérie : la guerre du feu aura bien lieu

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Mis à jour le 06 août 2020 à 09h27
Incendie dans la région de Béjaia, en Algérie, le 31 juillet 2020.

Incendie dans la région de Béjaia, en Algérie, le 31 juillet 2020. © SOFIANE BAKOURI

Pour lutter contre les tragiques incendies de forêts qui ravagent le pays, les autorités algériennes ont décidé d’octroyer plus de moyens humains et matériels aux services forestiers et à la Protection civile.

À Toudja, petite commune montagneuse située à une trentaine de kilomètres de la ville côtière de Bejaïa, l’air empeste encore la cendre et le bois brûlé. Un couple de rapaces tournoie lentement dans le ciel au-dessus d’immenses pans de montagne calcinés qui n’offrent plus qu’un triste spectacle de désolation et d’apocalypse.

Dans le village de Bouhatem qui a connu trois jours de terreur sous une pluie de cendres incandescentes, on respire un peu mieux en cette fraîche matinée du mardi 4 août. Aux côtés des sapeurs-pompiers et des bénévoles venus de partout, les habitants ont livré une lutte acharnée contre les feux qui cernaient leur localité nichée au beau milieu de ce qui était une dense forêt d’un vert scintillant.

On a échappé au pire, mais on a vraiment cru notre dernière heure arrivée »

Sur la placette du village, un timide sourire éclaire le visage buriné de Rabah, 45 ans, paysan et petit éleveur de bétail : « On a échappé au pire, mais on a vraiment cru notre dernière heure arrivée », dit-il. Il a fallu l’intervention des hélicoptères bombardiers d’eau venus d’Alger pour sécuriser les habitations les plus menacées.

 

Étés meurtriers

Des hameaux que les flammes risquaient d’engloutir, il y en a eu beaucoup. Comme celui d’Ait Afif, dans la région des Ait Ourtilane, au nord-ouest de Sétif, que ses habitants ont dû fuir en toute hâte. Là, également, il a fallu d’importants moyens matériels et humains pour circonscrire l’incendie au bout de trois jours d’une rude bataille. Heureusement que la solidarité et l’entraide qui caractérisent ces contrées montagneuses jouent encore pleinement.

Ces dernières années, les longues et pénibles périodes estivales ne manquent jamais de charrier leur cortège d’épisodes caniculaires et d’incendies dévastateurs, et l’été 2020 n’a guère dérogé à cette funeste règle. Ces séries d’intenses brasiers qui voient de précieuses forêts partir en fumée inquiètent particulièrement les autorités au point que le président, Abdelmadjid Tebboune, lui-même, a appelé à l’ouverture d’enquêtes pour déterminer les causes de ces sinistres. Rien que pour la période allant du 1er juin au 1er août, plus de 1 200 départs de feux causant la perte de près de 8 800 milliers d’hectares ont été recensés par la Direction générale des forêts.

Dans ses interventions face à la presse, Ali Mahmoudi, le directeur général des forêts, a évoqué une moyenne quotidienne des incendies, passée de 15 à 60 foyers durant les trois jours de canicule qui ont coïncidé avec la fête de l’Aïd El Adha. Au total, 24 wilayas ont été touchées. Cette recrudescence a poussé le Premier ministre, Abdelaziz Djerad, à l’installation d’une cellule de veille chargée du suivi et de l’évolution en permanence de la situation des feux de forêt ainsi que de l’efficacité des dispositifs de prévention et de lutte prévus à cet effet. Cette cellule a également pour mission d’enquêter sur les origines de ces feux à répétition.

Pollution et négligence

Les causes de ces récidives, qui constituent une véritable menace sur la couverture végétale du pays et la richesse de sa biodiversité, ne sont jusqu’à présent pas déterminées avec exactitude. Certains soutiennent qu’ils seraient dus principalement à des négligences criminelles de la part de citoyens effectuant des travaux de défrichage dans leurs champs, quand d’autres pointent du doigt la mafia du foncier qui tenterait de s’approprier des parcelles de terrains pour leurs projets immobiliers.

Les pouvoirs annoncent avoir procédé à l’arrestation de sept individus soupçonnés d’être derrière des départs de feu à El-Tarf, Batna, Jijel et Tipaza. La piste la plus privilégiée reste cependant celle de la négligence et surtout de la pollution avec la multiplication de dépôts d’ordures et de décharges sauvages en pleine nature.

L’un des plus grands incendies a été causé par des citadins revenus au village passer quelques jours

L’un des plus grands incendies qu’a connu le pays avait été causé par des citadins revenus au village passer quelques jours dans la maison ancestrale. Ayant entrepris de nettoyer les abords de la demeure, les jeunes hommes ont déclenché un feu dont la maîtrise leur a très vite échappé. La grande sécheresse qui sévit ces dernières années, comme en témoigne le niveau très bas de certains barrages, a rendu la végétation aussi inflammable que du kérosène. Une petite étincelle, et c’est toute une forêt qui brûle.

« Au plus fort de la crise des incendies, les plus hautes autorités du pays étaient prêtes à louer des Canadair », précise un haut commis de l’État qui a requis l’anonymat. « Nous les avons dissuadés, car la location d’un seul de ses engins revient à autant que l’achat d’un petit avion de lutte contre le feu. Cela aurait été une dépense inutile en sachant qu’un Canadair a besoin d’un plan d’eau d’une longueur d’au moins 1,5 kilomètre pour s’approvisionner. Chez nous, seul le barrage de Beni Haroun offre ses conditions », précise notre source.

Mesures anti-incendie

Au final, c’est bien la solution qui a été retenue. L’Algérie va procéder à l’achat de plusieurs petits avions et hélicoptères bombardiers d’eau pour se constituer une flottille contre les incendies. La Protection civile en possède déjà six dont deux dévolus uniquement aux évacuations d’urgence. Reste à trouver une société à qui confier la mission de gérer ces équipements.

Le nombre des colonnes mobiles des sapeurs-pompiers a plus que doublé

Au dernier Conseil des ministres, l’État a décidé d’accorder d’importants moyens humains et matériels aux services forestiers ainsi qu’à la Protection civile, les deux bras chargés de cette lutte. Leurs effectifs et leurs parcs de véhicules ont été considérablement renforcés. Ainsi, le nombre des colonnes mobiles des sapeurs-pompiers a plus que doublé, passant de 27 à 65.

Sur sa page Facebook, A.N.M, un forestier, publie ce témoignage après des heures de bataille contre un feu survenu dans la région de Sour El Ghozlane. « La perte d’un aussi précieux couvert végétal et habitat animal à la porte de la grande steppe est un péché presque impardonnable. Ces maquis et ces taillis de chênes verts qui partent en fumée, ce sont les derniers lambeaux de la forêt de l’Atlas tellien du centre. Nous sommes sur la ligne de démarcation où commence et se nourrit le phénomène de désertification », écrit-il.

L’Algérie compte mettre tout son poids dans cette guerre du feu. Pour un pays qui se trouve en première ligne dans le combat contre la désertification et le réchauffement climatique, l’enjeu est vital.

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