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L’alternative « Sud-Sud »

Alors que les aides au développement venues du Nord sont de plus en plus faibles et irrégulières, de nouveaux types d'entraides se dessinent, sous la forme de transferts de connaissances entre pays à faible revenu.

Quels sont les points communs entre les villageois de la province chinoise de Sichuan et ceux de l’État nigérian de Kano ? A priori, aucun. Pourtant, même à des milliers de kilomètres de distance, ces habitants sont confrontés à des problèmes environnementaux et climatiques similaires qui pèsent sur leur production agricole. Au mois d’avril 2003, vingt experts et cinq cents techniciens de terrain chinois sont arrivés au Nigeria pour partager leurs expériences, notamment pour la construction de barrages en terre, l’intensification des cultures ou encore la diversification dans l’élevage de petits animaux. Ils doivent rester trois ans sur place, laps de temps qui devrait leur permettre d’améliorer la sécurité alimentaire de cent neuf communautés villageoises nigérianes. C’est un exemple de ce que l’on appelle la coopération Sud-Sud.
En effet, cet échange de compétences est le résultat de l’accord, signé un mois plus tôt, par le Nigeria, la Chine et la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture). Accord signé dans le cadre du Programme spécial pour la sécurité alimentaire, mis en place en 1994 et qui permet à des pays à revenu intermédiaire de fournir une assistance technique pendant deux à trois ans à des pays en développement. Cette coopération, adaptée aux réalités locales, progresse à un rythme accéléré depuis deux ans à destination du continent : vingt-huit accords ont été signés au mois de septembre 2003, certains concernant d’ailleurs des couples de pays africains (Niger-Maroc, Burkina Faso-Maroc ou Tanzanie-Égypte pour ne citer qu’eux). Les projets se montent à petite échelle, font appel à des techniques simples, et sont donc peu coûteux. Ils ont surtout des répercussions directes sur la vie quotidienne des populations en favorisant leur autosuffisance.
Cette forme de coopération ne s’accélère pas seulement dans le domaine agricole, l’approche globale fait son chemin depuis quelques années. Alors que le secrétaire général des Nations unies Kofi Annan réfléchit à la célébration d’une Décennie internationale de la coopération Sud-Sud, qui irait de 2005 à 2015, celle-ci est devenue un thème incontournable des grandes conférences internationales. Pourtant, l’idée ne date pas d’hier. Le Plan d’action de Buenos Aires sur la coopération Sud-Sud a fêté ses 25 ans… cette année. En 1978, il apparaissait déjà que l’aide au développement ne suffisait pas pour redresser une économie, et aujourd’hui la coopération Nord-Sud, souvent ponctuelle, parfois inadaptée, a montré ses limites. Par exemple, les États du Nord ont tendance à protéger leurs technologies de pointe, alors qu’un pays comme l’Inde partage plus facilement ses découvertes avec les pays du Sud. Ces derniers, endettés et « conseillés » par des institutions internationales comme la Banque mondiale, se trouvent dans l’obligation d’accepter les solutions préconisées par les experts du Nord qui ne sont pas toujours en prise directe avec le terrain.
« Au moment où l’assistance au développement et l’investissement des pays riches sont de plus en plus aléatoires, le potentiel de la coopération Sud-Sud doit être exploré avec vigueur et détermination », affirmait récemment Anwarul Chowdhury, le haut représentant aux Nations unies pour les pays les moins avancés (PMA). Durant ces vingt-cinq dernières années, les échanges commerciaux entre pays en développement ont en effet fini par représenter 40 % des échanges mondiaux. Et le représentant d’ajouter : « L’expérience récente a montré le succès des programmes de coopération entre ces pays dans les domaines de la santé, du commerce, de l’agriculture, de l’allègement de la dette, de l’éducation, du rôle des femmes ou encore de la lutte contre le sida. Cette coopération peut permettre aux pays les plus vulnérables de faire face aux défis croissants que représente le processus de mondialisation. »
La Conférence de haut niveau sur la coopération Sud-Sud, qui se tient à Marrakech du 16 au 19 décembre 2003, devrait être l’occasion d’analyser ce contexte de libéralisation accrue et d’adopter des mesures plus ambitieuses dans le cadre de ce type d’échanges. « Cette conférence doit être un moment d’arrêt, de réflexion. Nous devons faire le bilan de toutes ces années pour pouvoir évoluer au plus près des réalités », explique Sidi Hamou Doudou, du ministère marocain des Affaires étrangères. Le Maroc développe depuis plus de dix ans de nombreux partenariats avec d’autres pays du continent. Présent dans différents domaines, il a notamment offert ses services au Burkina Faso il y a sept ans lors des grandes sécheresses. « Les Marocains nous ont notamment apporté leur technique de la « pluie provoquée », qui avait déjà fait ses preuves chez eux. Il s’agit de bombarder les nuages avec des cristaux de sel pour provoquer la pluie. Des experts venus du Maroc nous ont montré comment bombarder depuis le sol ou par avion », précise un cadre de l’Office national de l’eau du Burkina Faso.
Si le Maroc multiplie ce genre de liens, les pays-pivots de la coopération Sud-Sud sont le Brésil, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud. Le ministère burkinabè de la Santé et les laboratoires indiens Cipla ont notamment signé en avril dernier une convention pour la fourniture d’antirétroviraux (ARV) génériques au Burkina Faso. Une première du genre pour le pays qui va lui permettre de s’approvisionner à moindre coût. Le prix d’un traitement mensuel tournait auparavant autour de 80 000 F CFA, et devrait passer à 40 000 F CFA.
Cipla fait partie des laboratoires pharmaceutiques indiens, avec Ranbaxy et Matrix Laboratories, qui peuvent désormais fournir aux pays africains et des Caraïbes des médicaments génériques. Suivant en ce sens le Brésil, qui le premier, et avant l’accord commercial du 30 août 2003 l’autorisant, a offert au continent sa coopération en matière de production d’ARV. Les pays en développement faisant face aux mêmes réalités, leurs capacités et leurs ressources étant souvent complémentaires, cela facilite le transfert de technologie et les échanges d’expériences. Les institutions internationales ne s’y sont pas trompées en se mettant au coeur de coopérations triangulaires (pays coopérant-institution-pays bénéficiaire), les plus efficaces pour le moment. La coopération Sud-Sud a donc encore besoin de la contribution de la communauté internationale, tant bilatérale que multilatérale. Car ses capacités financières, en expertise technique et en ressources humaines restent limitées.
Pour que la coopération Sud-Sud tienne toutes ses promesses, les organisations non gouvernementales, celles de la société civile locale et le secteur privé doivent s’impliquer davantage. Les pays bénéficiaires doivent également trouver les moyens de pérenniser ces nouvelles techniques, former leurs propres experts et formateurs, poursuivre la dynamique de développement. Les Nations unies ont beau répéter que la « coopération Sud-Sud n’est pas un substitut à la coopération Nord-Sud », elle en est un complément de plus en plus nécessaire et une alternative vouée à un florissant avenir.

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