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Cet article est issu du dossier «Série : Kamerhe, Diendéré, Mebe Ngo’o, Mokoko... Enquête sur les VIP en prison»

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Justice

Cameroun : le couple Mebe Ngo’o entre les affres de la prison et de la maladie (1/4)

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Mis à jour le 05 août 2020 à 09h28
Alain Mebe Ngo'o lors d'une cérémonie officielle à Yaoundé en juin 2018 Mme Mebe Ngo'o Lors d'uen cérémonie au Palais de l'Unité.

Alain Mebe Ngo'o lors d'une cérémonie officielle à Yaoundé en juin 2018 Mme Mebe Ngo'o Lors d'uen cérémonie au Palais de l'Unité. © DR

« VIP en prison » (1/4) – Incarcérés depuis plus d’un an à Yaoundé, Bernadette et Edgar Alain Mebe Ngo’o voient les épreuves se multiplier : confinement dû au Covid, hospitalisation de madame et mutinerie dans le quartier de monsieur.

La prison centrale de Kondengui à Yaoundé a rouvert ses portes aux visiteurs après plusieurs semaines de confinement dû au coronavirus. À la suite de la levée des mesures de restriction, les familles et les avocats peuvent de nouveau accéder à l’établissement pénitentiaire. Bonne nouvelle pour Edgar Alain Mebe Ngo’o. Cet ancien ministre de la Défense, détenu depuis mars 2019 au quartier 14 (VIP) pour des soupçons de détournement de deniers publics, était obligé d’aller chercher ses repas à l’entrée principale.

Lui qui n’aime pas quitter sa cellule devait traverser la cour d’honneur scrutée par des milliers d’yeux à la fois curieux et envieux, haineux et fascinés par ces détenus entassés dans cette prison abritant quatre fois plus de pensionnaires que prévu par les constructeurs.

N’ayant pas d’autorisation d’accès, ses enfants, qui se relaient quotidiennement pour lui apporter ses repas, n’avaient d’autre choix que d’attendre leur père à l’entrée. Charge à lui de porter une partie du panier à son épouse, Bernadette, arrêtée le même jour et emprisonnée au quartier féminin, mitoyen de la zone 14.

Fièvre typhoïde et Covid

Traverser cette cour surpeuplée devient, à la fin du mois d’avril, le moindre de ses soucis. « En détention, la pire des épreuves est la maladie », confie un avocat. Mebe Ngo’o a tremblé pour sa femme subitement devenue souffrante. Appelé au chevet de la détenue, le médecin de la prison diagnostique une fièvre typhoïde tout en soupçonnant une contamination au Covid-19.

Son état s’étant aggravé, le 26 avril, elle est rapidement transférée et internée d’urgence à l’hôpital central de Yaoundé, où elle sera par la suite testée positive au nouveau coronavirus.

Immédiatement mise sous traitement, cette ancienne salariée de la compagnie de distribution d’électricité Eneo reconvertie dans les affaires requiert une hospitalisation de longue durée, d’autant que sa situation s’est compliquée à cause de la persistance d’une vilaine nécrose des têtes du fémur qui lui avait déjà valu une intervention chirurgicale en France.

Après deux semaines de soin, la charge virale étant devenue indétectable, les médecins lui conseillent de finir sa quatorzaine et proposent de soigner sa nécrose avant d’envisager un retour en prison. Mais les autorités en décident autrement.

« Contre toute attente, une escouade lourdement armée est allée la sortir manu militari de son confinement à l’hôpital central et ce, malgré l’opposition farouche du personnel médical, raconte l’avocate Félicité Esther Zeifman. Il a été tenté sans succès d’expliquer aux gardiens que l’on ne ramène jamais une personne précédemment atteinte de Covid-19 dans son foyer de contamination, surtout quand il s’agit de la prison centrale de Yaoundé, connue pour être un foyer actif du virus ». Cette amie du couple déplore, en outre, que Bernadette Mebe Ngo’o ait été « physiquement et verbalement brutalisée ».

Parallèlement, une enquête pour tentative d’évasion va être diligentée alors que, selon un proche, « la patiente n’a jamais essayé de quitter sa chambre d’hospitalisation ».

Univers carcéral impitoyable

Retour, donc, à la case prison ? Pas vraiment. Ses codétenues du quartier féminin ont refusé d’accueillir la convalescente dans la cellule surpeuplée où elles cohabitent depuis un an. Et cela en dépit de la générosité dont Bernadette fait preuve à leur égard depuis son arrivée. Elle partage ses repas, offre une partie de ses bouteilles d’eau minérale à ses voisines indigentes.

Stigmatisée et rejetée par peur du Covid-19, Bernadette Mebe Ngo’o a passé deux jours sans abri, dormant sur une couchette de fortune aménagée dans une cage d’escalier.

Dans cet univers impitoyable où il n’a aucune influence, l’ex-tout-puissant ministre de la Défense n’a rien pu faire pour aider son épouse. À cette incapacité s’ajoute un profond sentiment d’injustice. L’administration pénitentiaire est loin de se montrer aussi rigoureuse avec tous les prisonniers.

À Kondengui, l’espace est un luxe qui est refusé aux femmes

En effet, Edgar Alain Mebe Ngo’o devrait partager sa cellule avec l’ancien patron de la Cameroon Radio Television (CRTV), Gervais Mendo Ze. Mais ce dernier séjourne, depuis août 2019, dans une chambre VIP de l’hôpital central de la ville après avoir été victime de violences durant la mutinerie du 22 juillet de la même année. Des détenus mutinés se sont rués sur lui après avoir forcé l’entrée des quartiers VIP de la prison.

En revanche, heureux hasard, ils n’y ont pas trouvé Mebe Ngo’o, parti visiter sa femme au quartier féminin où, du reste, il avait dû se déguiser pour passer inaperçu.

À part ce « deux poids, deux mesures », Edgar Alain Mebe Ngo’o ne se plaint pas de l’absence prolongée de son codétenu. C’est un privilège de disposer de sa cellule pour lui tout seul.

À Kondengui, l’espace est un luxe qui est refusé aux femmes. Bernadette cohabite avec ses codétenues dans une pièce comportant des lits d’une place montés les uns sur les autres, masqués par des moustiquaires bigarrées, et disposés dans le sens de la longueur. Au centre, un téléviseur cathodique – donc encombrant – est posé sur un escabeau. Des sacs cabas contenant toutes sortes d’effets personnels occupent le moindre espace de rangement libre.

Humeur combative

L’administration pénitentiaire n’ayant pas prévu de quartier féminin VIP, c’est ici que vit cette ancienne figure du très sélect Cercle des amis du Cameroun (Cerac), créé et présidé par la première dame Chantal Biya. « Que lui, haut fonctionnaire et homme politique réponde de sa gestion devant la justice n’est que normal, estime Félicité Esther Zeifman. Mais pourquoi emprisonner son épouse qui n’est même pas fonctionnaire ? »

Malgré tout, selon ses proches, Mebe serait « d’humeur combative ». Bonne nouvelle, la commission rogatoire adressée à la justice française n’a pas abouti à une mise en examen. Alors que l’instruction est en cours depuis un an, ses avocats ont introduit une procédure en habeas corpus pour obtenir sa libération immédiate.

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