Histoire

L’histoire des aveugles de Bafia, une terrible erreur coloniale

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Mis à jour le 10 août 2020 à 10h36

Par  Hemley Boum

Romancière camerounaise, Grand prix littéraire d'Afrique noire

Le docteur Jamot et son équipe, au Cameroun, en 1930.

Le docteur Jamot et son équipe, au Cameroun, en 1930. © Albert Harlingue/Roger-Viollet

Dans son nouveau livre, le Camerounais Mutt-Lon revient sur un cruel épisode de l’occupation coloniale, qui a provoqué la cécité de 700 personnes dans la région de Bafia.

Damienne Bourdin est une jeune femme de 31 ans que des déboires intimes poussent à s’engager dans les troupes de médecine tropicale en 1929 et elle se retrouve au Cameroun auprès du docteur Jamot. Une trajectoire à la fois singulière et assez banale.

Singulière parce qu’il s’agit d’une femme, issue d’une bourgeoisie de province où les apparences comptent plus que les penchants personnels et les familles ont une idée claire de la place d’une femme dans la société.

Banale car nous sommes entre les deux guerres, l’expansion coloniale est à son apogée et revêt divers visages, de l’exploitation économique à la conquête religieuse en passant par les immenses défis sanitaires propres à cet immense no man’s land inexploré qu’est encore l’Afrique aux yeux de l’Occident.

Maladie du sommeil

Damienne Bourdin est portée par l’instinct de survie qui pousse certains à s’éloigner de leur communauté d’origine quand celle-ci menace gravement leur intégrité physique ainsi que leur équilibre psychologique. Elle s’engage en Afrique, parce que son talent de praticienne l’y autorise, et qu’elle veut faire œuvre utile. Un choix si radical qu’il traduit à lui seul le rejet qu’elle subit et celui qu’elle éprouve.

Lorsque le grand docteur Jamot, dès leur première rencontre, lui confie une mission au fin fond des régions Bafia, elle accepte, la peur au ventre mais c’est bien cela qu’elle est venue chercher en Afrique : une occasion de se dépasser au-delà du mesurable.

Le docteur Jamot dirige au Cameroun la mission permanente de prophylaxie de la maladie du sommeil. Il jouit d’une grande respectabilité pour l’avoir fait reculer, notamment dans la région de Bafia, où elle faisait de nombreuses victimes. Il bénéficie du soutien circonspect des notaires de la région et de l’administration coloniale.

À l’apogée de ses succès, des années auparavant, son aura est si incontestable que le chef des Ewondo, Atangana lui confie sa nièce, Débora Edoua, passionnée de médecine. Malgré ses dons et ses compétences, la jeune femme restera auxiliaire indigène à Bafia, ce qui du reste est un indéniable progrès pour l’époque.

Férocité coloniale

La méfiance prend le pas sur la reconnaissance lorsque qu’un grand nombre de personnes soignées par les équipes du grand docteur deviennent aveugles. Un jeune et ambitieux médecin qu’il a formé va modifier les posologies afin d’obtenir des résultats plus rapides et plus probants.

Grâce à lui, les guérisons sont en effet spectaculaires mais quelques temps après, les malades deviennent mystérieusement aveugles. Des tensions se créent entre les populations locales et les services de santé coloniaux. Le docteur Jamot en fait les frais. Sa crédibilité et la survie de sa mission sont menacées.

La région de Bafia devient explosive. Débora Edoua, la nièce du chef est portée disparue depuis le début du conflit. Le docteur Jamot se voit sommé par le chef Atangana de la ramener dans la sécurité de son foyer sous peine de graves représailles.

Ne pouvant s’y rendre lui-même car sa présence ne ferait qu’attiser la colère des indigènes, Jamot décide d’y envoyer Damienne Bourdin. Malgré sa jeunesse, son inexpérience, il lui confie la mission délicate de se déplacer incognito dans la forêt pendant cinq jours, sous la protection de Ndongo, le pygmée et de retrouver la jeune femme.

« Les 700 aveugles de Bafia » de Mutt-Lon, éditions Emmanuelle Colas, 266 pages, 16 euros.

Mutt-Lon s’attaque à un fait historique avéré : l’erreur médicale qui a provoqué la cécité de 700 personnes dans la région de Bafia a vraiment eu lieu. Il analyse également la férocité inexorable du fait colonial.

Dissimulation et conspirationnisme

Damienne Bourdin est un médecin compétent, une personne courageuse et pleine de bonne volonté. Mais elle n’a pas de référence antérieure lui permettant de décrypter avec intelligence les enjeux délicats de sa mission. Son périple est un long et périlleux enchaînement de drames parfois cocasses, de délétères stéréotypes en miroir et d’incompréhensions irréconciliables.

La forêt qu’elle est obligée de traverser en essayant de ne pas se faire repérer est effrayante, les personnes qu’elle rencontre lui semblent antipathiques et hostiles. Même sa relation avec Ndongo le pygmée, qui la guide dans la brousse et lui sauve plusieurs fois la vie, ne s’ouvre jamais vraiment sur une amitié réciproque.

La rencontre du jeune médecin avec Débora Edoua est une exception dans le roman. La seule où les protagonistes des deux camps échangent dans un respect et une tentative de communication non feinte.

L’analogie de leur chemin de vie explique peut-être cette empathie mutuelle. Chacune dans sa société, les deux femmes sont issues d’une classe sociale plutôt privilégiée. Elles ont développé des personnalités indépendantes et originales qui les mènent hors des sentiers battus. Leur investissement dans la médecine est facteur d’émancipation. Elles vibrent sur le même diapason.

Si les médecins blancs ont très vite compris l’erreur, il ne sont pas décidés à l’assumer

Damienne adopte pour la première fois le regard d’une indigène, et mesure l’ampleur du ressentiment qui déchire la communauté. Celui d’Adoua, seule parmi le personnel noir à avoir compris l’erreur commise et la tentative de la masquer. Celui du chef Abouem, dont le père ainsi que de nombreux sujets ont été victimes du mauvais traitement.

Tout se mêle dans une montée en puissance crescendo de l’intrigue : les théories conspirationnistes, le panafricanisme avant l’heure, les résistances, les trahisons, la lâcheté et la veulerie qui prévalent dans les deux camps. Elle prend conscience de la brutalité du système entier.

Modernité inattendue

Mutt-Lon, lauréat du prix Ahmadou-Kourouma en 2014, décrypte avec minutie les ambitions des uns, les attentes des autres, le mépris réciproque et le louvoiement, la communication impossible et la violence qui tôt ou tard en découle.

Si les membres du personnel médical blanc comprennent très vite l’erreur et ses conséquences sur les populations, ils ne sont pas pour autant décidés à l’assumer, même pas Jamot.

Les indigènes ne sont pas dupes de la soudaine épidémie de cécité qui les frappe, mais ils n’obtiennent aucune réponse, aucune explication ce qui vient nourrir des conjectures conspirationnistes et un climat insurrectionnel.

En cela le roman de Mutt-Lon rencontre une modernité inattendue. La pratique d’essais cliniques dangereux dont l’usage est attesté sur les populations africaines au moins jusqu’au début du XXI siècle a été réveillée par la crise du Covid. Le signe que les 700 aveugles de Bafia continue de hanter notre imaginaire.

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