Politique

États-Unis : Joe Biden président, quelle serait sa politique dans le monde arabe ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 6 août 2020 à 09:42

Election 2020 Joe Biden © Democratic presidential candidate former Vice President Joe Biden speaks at a campaign event at the Colonial Early Education Program at the Colwyck Training Center, Tuesday, July 21, 2020 in New Castle, Del. (AP Photo/Andrew Harnik)/DEAH120/20203685192354//2007212106 © Andrew Harnik/AP/SIPA

Si l’ancien vice-président de Barack Obama fait chuter Donald Trump le 3 novembre, comment et avec qui décidera-t-il de sa politique étrangère envers le monde arabe ? Éléments de réponse.

Sur son site officiel de campagne, Joe Biden s’adresse longuement aux électeurs musulmans de son pays. Le candidat démocrate à la présidentielle américaine de novembre 2020 sait que leur vote dans des États comportant de fortes communautés musulmanes, comme le Michigan ou la Floride, aura un impact décisif sur les résultats.

Au-delà des questions américano-américaines, il n’ignore pas que ce qui compte à leurs yeux, c’est la politique étrangère américaine dans le monde musulman. Aussi, il décline ses bonnes intentions à ce sujet. La principale ? L’annulation du « Muslim ban », surnom donné au décret de 2017 interdisant l’entrée aux États-Unis aux personnes en provenance d’Iran, d’Irak, de Libye, de Somalie, du Soudan, de Syrie et du Yémen.

Dans ce contexte, Joe Biden a nommé en mars Farooq Mitha conseiller principal pour sa communication en direction des musulmans. Originaire de Floride, l’homme met tout en œuvre pour les convaincre que son candidat représente « l’idéal ». Mais le message ne passe pas forcément, notamment auprès des activistes américano-palestiniens.

Israël-Palestine : pas assez à gauche ?

Sur le dossier brûlant du conflit israélo-palestinien, Amr Zhar, comédien et conférencier d’origine palestinienne, estime même que l’équipe de Biden utilise une rhétorique dangereuse. Elle aborde la question « sous l’angle religieux, effaçant de facto les chrétiens palestiniens. Le but étant de renforcer l’idée fausse selon laquelle le dialogue interconfessionnel peut conduire à une solution éventuelle », expose-t-il.

Rashida Tlaib, première femme d’origine palestinienne élue à la Chambre des représentants, représentante du Michigan, affiche des réserves vis-à-vis de la candidature de Biden. Récemment, elle a refusé de signer, aux côtés d’autres personnalités musulmanes, dont sa collègue, Ilhan Omar – qui soutient comme elle BDS, un mouvement de boycott d’Israël – la lettre « Un million de votes musulmans ». Proposée par l’association Emgage Action, cette missive a pour but d’encourager les musulmans à se rendre aux urnes.

« En agissant ainsi, Tlaib tente de faire pression sur Biden pour qu’il opte pour une approche plus à gauche sur le dossier palestinien », explique Ivan Eland, directeur du Center on Peace and Liberty à l’Independent Institute. Comme l’ancien candidat à l’investiture démocrate Bernie Sanders, l’élue du Michigan insiste pour que les souffrances des Palestiniens ne soient pas ignorées.

Mais Ivan Eland se montre pessimiste : « Après Trump, le plus grand allié de l’État hébreu dans l’histoire du pays, un démocrate optera sans doute pour une politique plus traditionaliste. Mais il ne pourra pas faire machine arrière ».

Biden promet le rétablissement de l’aide aux Palestiniens

Sur ces questions, Joe Biden est conseillé par Tony Blinken, un ami de longue date et un personnage-clé dans la politique étrangère de l’administration Obama. Le New-Yorkais – qui a vécu à Paris et y a obtenu son bac – insiste sur l’attachement de son candidat à l’idée de deux États pour deux peuples.

« Comme si cela était encore possible ! », réagit un diplomate arabe, qui estime que Biden « ne fait rien pour arrêter les annexions ».

Récemment, Blinken a déclaré que son candidat « ne remettrait pas en cause l’aide américaine à l’État juif, même si celui-ci annexait de nouvelles parties de la Cisjordanie ». Il a ajouté que « le financement américain du système de défense antimissile Dôme de fer et le protocole d’accord conclu en 2016 entre les États-Unis et Israël ne sera pas remis en cause ».

Un soutien certes inconditionnel mais accompagné d’une tentative d’apaiser les tensions. Le candidat démocrate promet ainsi le rétablissement de l’aide aux Palestiniens, la réouverture du bureau de l’Organisation de libération de la Palestine à Washington et le réengagement dans les institutions internationales dont le président Trump s’est retiré.

Prudence et stratégie

Outre Blinken, Michèle Flournoy devrait guider Biden sur les affaires de défense et de sécurité. Cette cofondatrice du groupe de réflexion centriste Center for a New American Security (CNAS) a été sous-secrétaire à la Défense sous Obama. Dans le passé, son think-thank a été accusé d’entretenir des liens forts avec les lobbyistes des Émirats arabes unis (EAU), très influents au sein de la capitale américaine. Fait intéressant, le candidat démocrate se prononce peu sur ses relations futures avec les EAU.

Pourquoi cette discrétion ? Selon Ivan Eland, « Biden est en train de définir les stratégies à adopter envers certains alliés arabes. Il est un traditionaliste pragmatique voulant rétablir le leadership américain mais avec précaution. »

Le chercheur assure cependant que le démocrate a des « points en commun » avec Trump : « Tous les deux ne sont pas fans de l’interventionnisme et défendent une réduction du budget de la défense ». Mais « Biden est prévisible, affirme-t-il. Il ne faut surtout pas s’attendre à des surprises de sa part. »

Le moment venu, il saura critiquer les Émirats pour leur rôle dans la guerre en Libye »

L’ancien vice-président de Barack Obama a aussi commis son lot de gaffes lorsqu’il travaillait à la Maison-Blanche. En 2014, il avait ouvertement critiqué les Émirats arabes unis, la Turquie et l’Arabie saoudite, pourtant alliés des États-Unis : « Ils versent des centaines de millions de dollars et des milliers de tonnes d’armes à Daech et Al-Qaida pour se battre contre le président syrien Bachar el-Assad ».

Rappelé à l’ordre, Biden avait ensuite clarifié ses propos, reconnaissant les mesures prises par les Émirats pour contrer les extrémistes, et avait dû s’excuser auprès de la Turquie. Depuis, sa stratégie envers ces deux pays est marquée par la prudence.

Il sera aussi attendu au tournant sur le dossier libyen, dans lequel les EAU sont très impliqués. « Il saura critiquer le moment venu les Émirats pour leur rôle dans la guerre en Libye », juge Hafed Al-Ghwell, chercheur auprès de l’Institut Foreign Policy de l’université John Hopkins.

L’Arabie Saoudite et l’Égypte mis en garde

Face à l’Arabie saoudite et à l’Égypte, deux partenaires stratégiques de Washington, Biden a déjà haussé le ton. Sur Twitter, le candidat a prévenu le président égyptien, Abdel Fattah el-Sissi, que sous son mandat, il n’y aurait « plus de chèque en blanc pour le dictateur préféré de Trump ».

Il assure aussi qu’il fera « payer le prix » de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à l’héritier saoudien Mohammed Ben Salmane. Et jure qu’il mettra fin aux ventes d’armes à son pays, dont il rappelle la responsabilité dans la guerre du Yémen.

« Des vœux qui peuvent être pieux », estime notre diplomate arabe. Les démocrates aiment se présenter comme « des pacifistes », affirme-t-il. « Mais une fois leur président au pouvoir, ils continent de mener des opérations militaires en Syrie, en Libye, en Irak. »

En ce qui concerne ce dernier pays, l’ancien vice-président d’Obama doit faire oublier son tumultueux passé. En 2003, il a joué un rôle central dans l’invasion de l’Irak par les États-Unis, en se prononçant en faveur de la campagne militaire.

Il a lui aussi prétendu que l’ex-président déchu Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. On connait la réalité de ces allégations. Depuis, Biden s’est excusé en reconnaissant que son vote en faveur de la guerre était une erreur.

Nouvelles discussions avec l’Iran ?

Il promet de ne pas oublier l’Irak s’il venait à établir de nouvelles discussions avec l’Iran. Sur ce dossier, Biden a nommé le conseiller Colin Kahl, architecte de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015 sous Obama. Avec lui, le retour au Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) – la dénomination officielle de l’accord – est donc envisageable.

Faut-il y voir une forme de complaisance vis-à-vis de Téhéran, comme les détracteurs de Barack Obama l’en avaient accusé ?  « Les États-Unis ne reviendront pas sur l’accord nucléaire tant que Téhéran ne se conformera pas à ses engagements. Sinon, toutes les sanctions resteront en place », martèle Tony Blinken.

Selon le conseiller, Joe Biden veut contrer l’influence iranienne en Syrie, au Liban et en Irak. Il ne dit pas cependant comment et à quel prix.

Son conseiller à la sécurité nationale dit regretter les erreurs faites en Syrie.

Jake Sullivan, le conseiller à la sécurité nationale du candidat démocrate, dit lui regretter les erreurs faites en Syrie. Ce protégé de Hillary Clinton écrit notamment « qu’il fallait abandonner la demande de départ d’Assad et limiter au maximum les dégâts ».

Alors que la guerre s’éternise dans le pays, que le Liban voisin est au bord du gouffre, que les conflits au Yémen et en Libye se poursuivent, l’approche prudente – pour ne pas dire pusillanime – de Biden est-elle une bonne nouvelle pour les pays arabes ?

« Nous ne sommes pas dupes. Nous ne nous attendons pas à de grands changements, tranche notre diplomate arabe. Mais soyons honnêtes : nous travaillons actuellement avec des employés du département d’État américain qui ne décident rien et découvrent avec la même surprise que nous les tweets de Trump. Alors, ça va nous faire du bien. Moins de spontanéité et plus de réelle diplomatie. »