Politique

Nigeria : Bola Tinubu, le « parrain de Lagos » qui voudrait être roi

Réservé aux abonnés | | Par - à Lagos
Mis à jour le 03 août 2020 à 09h52
Bola Tinubu, l’ancien gouverneur de l'État de Lagos, a perdu les manettes de l’APC. (Archives)

Bola Tinubu, l’ancien gouverneur de l'État de Lagos, a perdu les manettes de l’APC. (Archives) © Joe Penney/REUTERS

Il a dominé la politique dans la capitale économique du Nigeria pendant plus de vingt ans. Alors que la présidentielle de 2023 se profile, son réseau et sa fortune lui donnent une longueur d’avance sur ses concurrents.

Lorsqu’on lui parle de l’élection présidentielle de 2023, Bola Ahmed Tinubu préfère garder le silence. Il moque même les experts politiques de son pays qui assurent connaître ses intentions. Surtout depuis le 25 juin et la décision des membres du Congrès des progressistes (All Progressives Congress, APC) de dissoudre le Comité national de travail (Working National Committee) – l’organe dirigeant du parti au pouvoir, détenu par Tinubu et ses alliés.

En perdant cette bataille, l’ancien gouverneur de Lagos, aujourd’hui âgé de 68 ans, se retrouve dépossédé des manettes du parti, qu’il doit désormais partager avec les autres caciques de l’APC.

Une véritable stratégie

Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’a plus aucune chance de représenter son parti lors des prochaines scrutins. Mais pour cela, encore faudrait-il qu’il annonce officiellement sa candidature. Une prudence qui ressemble à une véritable stratégie, alors qu’il doit faire face à des rivaux très sérieux tant du côté de l’APC que de celui du gouvernement fédéral.

Cette décision du 25 juin a provoqué un schisme au sein de l’APC. D’un côté, Nasir Ahmad el-Rufai, le gouverneur de l’État de Kaduna, et Rotimi Amaechi, le ministre fédéral des Transports.

De l’autre, Bola Ahmed Tinubu et certains leaders du parti regroupés derrière l’ancien président du Congrès des progressistes, Adams Oshiomhole. Sans parler des petites factions qui, même si elles restent discrètes sur leurs ambitions, n’en gardent pas moins un œil sur 2023.

Mais que peuvent-elles faire face à la popularité de Tinubu, symbolisée par les foules qui se réunissent devant son manoir de Bourdillon Road, sur l’île d’Ikoyi ? Bola Ahmed Tinubu n’a plus exercé de fonction politique depuis la fin de son second mandat de gouverneur en 2007, mais la population le crédite toujours des progrès socio-économiques enregistrés par Lagos durant deux décennies.

C’est sous ses deux mandats en effet que le système de gestion des déchets a été sérieusement amélioré ou que le traitement des fonctionnaires a été revu à la hausse. Son successeur, Akinwunmi Ambode a perdu son siège lorsqu’il a commencé à remettre en question cet héritage, pour être ensuite remplacé par Babajide Sanwo-Olu, l’actuel gouverneur, un très proche de Tinubu.

Immense fortune

Ce soutien populaire n’empêche pas certains Nigérians de s’interroger sur l’origine de son immense fortune. Les opérations de la compagnie Alpha Beta Consulting attirent notamment l’attention depuis qu’elle a remporté le droit exclusif de collecter l’impôt, au nom de l’État de Lagos, sous les mandats de Bola Ahmed Tinubu.

Soupçonné d’avoir perçu une commission de 10 % sur l’ensemble des sommes alors récupérées, l’ancien gouverneur a fait l’objet d’une demande d’informations lancée par l’opposition et la société civile sur ses liens avec l’entreprise de consulting. Une requête aujourd’hui bloquée par le gouvernement fédéral.

Il est suspecté d’entretenir des relations très étroites avec le gang des Area Boys

Tinubu est également suspecté d’entretenir des relations très étroites avec certains gangs de Lagos, tels les Area Boys. Cette proximité lui assurerait une notoriété sans équivalence dans les rues de la métropole, permettant à son parti d’écraser ses opposants à chaque élection locale.

« Parrain de Lagos »

Sénateur de Lagos-Ouest depuis 1993, Bola Ahmed Tinubu est depuis lors une figure incontournable de l’APC, qu’il a largement participé à former.

C’est durant ses deux mandats en qualité de gouverneur, de 1999 à 2007, que sa réputation de « parrain de Lagos » commence à émerger. Ceux qui ont alors contesté son autorité en ont été pour leurs frais. C’est le cas d’Akinwunmi Ambode qui, après avoir perdu le siège de gouverneur de Lagos en 2019, s’est retrouvé moins de six mois plus tard au cœur d’une enquête conduite par la Commission nigériane contre les délits économiques et financiers (EFCC).

Les recherches n’ont encore rien prouvé. Au contraire, c’est désormais le président de la Commission Ibrahim Magu qui se retrouve ces dernières semaines au centre d’un scandale de corruption qui pourrait bien lui coûter ses fonctions. Un dossier à suivre pour Bola Ahmed Tinubu, qui risque de voir quelqu’un de moins arrangeant succéder à son ami.

En attendant, et alors qu’il n’a pas d’autre titre que celui de « leader honorifique » de l’APC, Bola Ahmed Tinubu garde néanmoins la main haute sur les structures du parti.

Dans un pays où les chefs traditionnels sont toujours très écoutés, il dirige des chefferies à Lagos et dans l’État de Niger, dans l’ouest du pays. De nombreux politiciens nigérians lui doivent également leur carrière politique. Dont une grande partie de ceux qui se rangent, aujourd’hui, derrière lui et Oshiomhole pour prendre les rênes de la formation.

Son plus grand défi : convaincre les huit millions d’électeurs des États du Nord

Bola Ahmed Tinubu n’a pas encore annoncé sa candidature pour 2023, mais cela ne surprendra personne lorsqu’il décidera de le faire. Et il n’est pas le seul, à l’APC, à être sous la menace de l’EFCC. S’il est désigné par son parti, son plus grand défi restera de savoir convaincre en dehors de Lagos, à commencer par les huit millions d’électeurs des États du Nord, sans lesquels il est impossible de conquérir Abuja.

Et sur ce point pourra-t-il compter sur l’aide du « Nordiste » Muhammadu Buhari ? Personne ne sait encore quel rôle entend jouer le président nigérian dans la désignation de son successeur, mais beaucoup doutent déjà qu’il soutienne ouvertement Tinubu, comme ce dernier l’avait pourtant fait en 2015.

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