Politique

Hichem Mechichi face aux partis : le chef du gouvernement tunisien en quête de compromis

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Mis à jour le 03 août 2020 à 14h19
Hichem Mechichi a été nommé chef de gouvernement le samedi 25 juillet 2020.

Hichem Mechichi a été nommé chef de gouvernement le samedi 25 juillet 2020. © Fethi Belaid/AP/SIPA

Un long et tumultueux mois d’août s’annonce du côté de Carthage, où le nouveau chef du gouvernement a déjà entamé ses consultations pour former le prochain gouvernement. 

Dans une atmosphère sociale et économique suffocantes, mélangée à un méli-mélo politique presque inédit, la tâche du futur chef du gouvernement ne sera pas aisée. Dans « une Tunisie au bord de la faillite » d’après le chef du gouvernement démissionnaire Elyes Fakhfakh, nombreux sont ceux qui se demandent si le chef du gouvernement Hichem Mechichi sera réellement capable de remettre de l’ordre dans une scène politique chaotique.

Et le temps presse. L’actuel ministre de l’Intérieur devra composer son gouvernement dans un délai maximal de 30 jours. Ajouté à cela, il devra le faire dans une conjoncture économique et sociale alarmante, ponctuée par une animosité politique qui a atteint son paroxysme, particulièrement au niveau du parlement. Hichem Mechichi a entamé le 26 juillet les consultations relatives à la formation d’une nouvelle équipe gouvernementale, avant de passer au vote de confiance du côté du palais de Bardo, au Parlement.

Priorité à l’économie et aux organisations nationales

Mechichi, qui n’a encore rien dévoilé au grand public de ses intentions et de ses choix, a tout de même lancé un message implicite mais lourd de sens en choisissant de recevoir en premier l’actuel gouverneur de la Banque centrale Marouane Abassi ainsi que l’ancien gouverneur Tawfik Baccar. Primauté à la très alarmante situation économique.

Il a aussi reçu la présidente de l’Union nationale de la femme tunisienne Radhia Jerbi, ainsi que les principaux partenaires sociaux , à savoir  Noureddine Taboubi, secrétaire général de la centrale ouvrière en Tunisie (UGTT), Samir Majoul président de l’Union tunisienne de I’industrie du commerce et de l’artisanat (Utica) ainsi que Abdelmajid Ezzar, président de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap).

Les leaders des partis politiques devront, quant à eux, attendre leur tour après la fête de l’Aïd. L’économie et les organisations nationales semblent ainsi mises sur un piédestal dans la stratégie de Mechichi, au détriment des partis politiques : une véritable première sur la scène politique tunisienne post 2011.

Les réactions des principaux courants tunisiens ne se sont pas fait attendre suite à la nomination de Mechichi. Les deux partis qui composent le bloc démocratique au Parlement, le Courant Démocratique et le Mouvement Echaab, ont salué le choix du président mais temporisent en attendant de rencontrer Mechichi afin d’évaluer la nature du gouvernement qu’il souhaite constituer.

Le président de la république a fait le bon choix, Tahya Tounes composera avec Mechichi »

Le président du bloc parlementaire de la Réforme Nationale Hassouna Nasfi a également approuvé ce choix. « Le président de la république a fait le bon choix, Tahya Tounes composera avec Mechichi » a déjà assuré Walid Jalled, dirigeant au sein de Tahya Tounes. Peu ou prou le même message du côté de Qalb Tounes. Seifeddine Makhlouf, de la coalition Al Karama a lui carrément qualifié le président de la République de « véritable fardeau pour le processus démocratique ». « Le président vit en isolement, sans tenir compte de la Constitution, encore moins du Parlement, des partis et de la Révolution », martèle-t-il sur sa page Facebook.

Le double jeu d’Ennahdha

Le parti présidé par Rached Ghannouchi, au pouvoir depuis 2011, cherche à démontrer qu’il garde toujours en main les règles du jeu, grâce à la fameuse légitimité électorale obtenue en 2019, puisque le parti est arrivé en tête des législatives. Cela dit, c’est le président de la république qui tire les cartes conformément aux dispositions de l’article 89 de la Constitution.

Officiellement, Ennahdha assure ne voir aucun inconvénient dans la nomination de Mechichi. Ce qui n’empêche pas le porte-parole d’Ennahdha, Imed Khmiri, de s’étonner sur la radio Shems FM du choix du président, lequel a semblé snober les candidats proposés par les partis. L’ancien ministre Fadhel Abdelkefi, proposé par Ennahdha au président de la république, paraissait ainsi le mieux placé pour décrocher le poste.

Pour autant, le parti a indiqué plusieurs fois qu’il était « prêt à collaborer avec le président de la république, symbole de l’unité de l’État », et assure que Hichem Mechichi bénéficiera du soutien du mouvement. Mais Ennahdha a déjà annoncé la couleur en appelant  le chef du gouvernement désigné à élargir les concertations aux différents partis politiques et à œuvrer à ce que son gouvernement bénéficie d’un large soutien politique, notamment d’une ceinture parlementaire assez robuste, ce qui sous-entend nécessairement la présence d’Ennahdha dans le prochain gouvernement.

Mechichi saura-t-il gérer la pression d’Ennahdha ?

L’appel n’est pas inédit, le parti islamiste ayant déjà demandé à Elyes Fakhfakh l’élargissement de la coalition gouvernementale, afin d’y inclure Qalb Tounes. Sans succès. Cet accroc a d’ailleurs constitué la première épine dans la relation entre Ennahdha et Fakhfakh, qui avait dès le début des concertations fait part de son refus d’inclure le parti de Nabil Karoui dans son gouvernement.

Reste à savoir si Mechichi adoptera la même position que son prédécesseur et s’il saura gérer la pression d’Ennahdha. D’autant que deux des principaux partis politiques qui formaient le gouvernement de Fakhfakh, le Courant Démocratique et le Mouvement Echaab prônent aujourd’hui un gouvernement sans Ennahdha. Si leur souhait se concrétise, cela sera une première depuis la révolution.

Compromis

Pour former son gouvernement, Mechichi devra s’assurer le soutien d’au moins 109 députés de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP). Reste à déterminer la nature de son équipe : un gouvernement restreint, un gouvernement politique ou celui d’un salut national ? Son indépendance offre aujourd’hui une certaine latitude à Mechichi pour mettre sur pied un compromis et calmer les ardeurs d’une classe politique qui se livre depuis des mois une guerre sans merci, en particulier sous le dôme du Parlement. Reçu le 30 Juillet par le président Kaïs Saïed, Hichem Mechichi a informé ce dernier du déroulement de ses rencontres et de l’évolution de la formation du gouvernement, soulignant qu’il était ouvert à toutes les propositions qui contribueraient à accélérer la formation de son gouvernement.

Choisira-t-il de continuer dans la lignée d’Elyes Fakhfakh ou repartira-t-il de zéro ?

La formation d’un gouvernement de compétences indépendantes doté de l’appui des partis est aujourd’hui le scénario le plus probable. « Toute tentative de reproduire le processus du gouvernement Fakhfakh constitue une absurdité dans la mesure où elle aboutira, forcément, aux mêmes résultats », a estimé Mohsen Marzouk secrétaire général du parti « Machrou Tounes » (3 sièges au parlement). Telle est aussi la position de l’Utica, qui opte pour un gouvernement de compétences loin de la politique des quotas.

Avec la possibilité de garder certains des ministres qui ont fait preuve de compétences dans le gouvernement Fakhfakh, à l’instar du ministre de la Défense, celui de la Justice, des Affaires religieuses ou encore du ministre des Affaires sociales, Mechichi choisira-t-il de continuer dans la lignée d’Elyes Fakhfakh ou repartira-t-il de zéro en élaborant son propre plan de relance ?

Toutes ces hypothèses seront confirmées ou infirmées dans les prochains jours lorsque Hichem Mechichi engagera le marathon des pourparlers. En somme, Mechichi n’a pas fini de mouiller sa chemise. Et la chaleur du mois d’août n’y sera pour rien.

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