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Changement de régime

La libéralisation du marché européen modifie le système d'importation préférentiel accordé aux principaux producteurs africains.

« C’est un énorme chamboulement », affirme un professionnel qui achète des bananes à travers le monde pour les revendre en Europe. « La situation devient compliquée », reconnaît le ministre camerounais du Commerce, Luc Mbarga Atangana. Résolument optimiste et plus pondérée, la commissaire européenne chargée de l’Agriculture, Mariann Fischer Boel, annonce pour sa part « un résultat équitable et équilibré pour toutes les parties en présence, qui maintiendra l’accès au marché pour les producteurs latino-américains sans négliger les intérêts des pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) ».
Depuis le 1er janvier, le petit monde de la banane est en effervescence. En toile de fond : le nouveau régime d’importation mis en oeuvre par l’Union européenne, contrainte de libéraliser son marché (environ 4 millions de tonnes par an) après la plainte déposée par les exportateurs d’Amérique latine et la condamnation de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Mis en place en 1993 dans le cadre des accords de partenariat de Cotonou, les quotas et les préférences tarifaires accordés aux pays ACP sont sérieusement remis en cause. En tout cas, leur équilibre est bouleversé. Dans le détail, Bruxelles a fixé un nouveau droit à l’importation de 212 dollars (176 euros) par tonne, mais réserve aux pays ACP un contingent annuel de 775 000 tonnes exonéré de taxe douanière. L’autre mesure phare concerne la suppression progressive des licences d’importation que les entreprises bananières étaient censées acheter pour pénétrer les frontières européennes. Une sorte de droit d’entrée déguisé. « Cette suppression est source d’économie pour les importateurs de l’ordre de 50 dollars la tonne. Au final, les producteurs bénéficient de meilleurs prix », estime un négociant, qui confesse avoir dépensé plusieurs millions de dollars en 2005 pour se procurer ces fameuses licences. Les grandes compagnies vont perdre leur monopole. Les producteurs vont pouvoir librement accéder au marché européen. » À ce jour, les cinq mastodontes (Dole Food Company, Chiquita, Fresh del Monte, Noboa et Fyffes) représentent 80 % du commerce mondial de la banane. L’immense majorité des approvisionnements provient d’Amérique latine : on parle de « la banane dollar », qui représente plus de 60 % de la consommation européenne.
« Il y a du souci à se faire pour les Africains, poursuit-il, puisque le prix du marché va se fixer sur les tarifs du premier producteur mondial, l’Équateur. Les Africains sont plus chers, car le succès dans ce secteur passe par la logistique, l’organisation et les économies d’échelle. Il faut de grandes plantations et de gros investissements en fret bateau pour être compétitifs. » Selon une récente étude, le prix de revient moyen de la banane dollar est de 480 dollars la tonne, contre… 725 sur le continent. Pris dans leur ensemble, les pays ACP produisent près de 1 million de tonnes sur un total mondial de 70 millions. Ce n’est pas assez pour résister au « rouleau compresseur de la banane dollars ». Mais c’est déjà trop pour profiter pleinement de l’exonération de douane en Europe : le contingent étant de 775 000 tonnes, 225 000 tonnes vont être taxées.
« On peut craindre un dumping des Latinos, s’inquiète le ministre camerounais. Sur un mois, avec seulement quelques bateaux, ils peuvent nous effacer en cassant les prix. On demande donc aux Européens d’être très vigilants et de rectifier le tir en cas de besoin. » Avec 250 000 tonnes, le Cameroun est le premier exportateur africain (ex aequo avec la Côte d’Ivoire). Cette activité fait vivre plus de 70 000 personnes et représente 2,7 % du PIB camerounais. Les Plantations du Haut Penja, filiale de la Compagnie fruitière (France), emploient 5 200 personnes sur 3 963 hectares, à l’ouest de Douala, et ont produit 116 000 tonnes en 2004. La société publique de plantations Cameroon Development Corporation (CDC) atteint les mêmes niveaux. Le reste revenant à des producteurs de moindre envergure. « Cette activité est vitale pour nous. Elle est source de revenus pour la population, elle comprend un volet aménagement du territoire et renforce l’intégration régionale. Les bateaux qui chargent les bananes à Douala passent aussi à Abidjan et à Accra », explique Luc Mbarga Atangana, qui était secrétaire exécutif de l’Association des producteurs de bananes du Cameroun (Assobacam) avant d’être ministre.
Quant au quota exonéré de taxes, qui devait initialement être supprimé mais qui finalement a été préservé par Bruxelles contre l’avis de l’OMC et des pays d’Amérique latine, il constitue, selon le ministre, « un compromis acceptable ». « La franchise de douanes et les préférences tarifaires, conclut-il, sont la base des relations économiques de partenariat entre l’Union européenne et l’Afrique. Sans cela, il ne peut y avoir de développement sur le continent. »

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