Sécurité

Jihadisme : son nouvel émir peut-il relancer Daech ?

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Des Forces spéciales irakiennes avec un véhicule de l’EI, à Mossoul.

Des Forces spéciales irakiennes avec un véhicule de l’EI, à Mossoul. © Ivor PRICKETT/PANOS-REA

Dotée d’un nouvel émir depuis quelques mois, l’organisation terroriste cherche à tirer profit des crises dans le monde arabe pour s’implanter à nouveau.

Il n’aura pas fallu attendre une semaine après la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, en octobre 2019, à Idleb (Syrie), pour que le successeur de l’autoproclamé calife soit désigné : Muhammad Said Abdal Rahman al-Mawla, d’abord surnommé Abou Omar al-Turkmani. Un inconnu, pour ainsi dire.

Il porte désormais le nom de Abou Ibrahim al-Hashimi al-Qurashi. « La propagande jihadiste s’efforçait ainsi d’accréditer la fiction d’un chef non seulement arabe, mais aussi descendant du prophète Mohammed par sa tribu quraychite et son clan hachémite », explique Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po. Al-Mawla est un vétéran de l’État islamique (EI) et aura la difficile tâche de le guider à travers une période tumultueuse dans l’histoire de l’organisation.

Les informations fiables sur ce nouveau patron du groupe terroriste se comptent sur les doigts d’une main. Né dans la ville irakienne de Tal Afar, située à 70 kilomètres à l’ouest de Mossoul, ce Turkmène est un ancien officier de l’armée de Saddam Hussein, comme nombre de cadres de l’EI.

Un non-Arabe

Abou Ibrahim al-Hashimi al-Qurashi, le nouvel émir de l'EI.

Abou Ibrahim al-Hashimi al-Qurashi, le nouvel émir de l'EI. © DR

Il est toutefois inédit qu’un non-Arabe soit nommé à la tête de l’État islamique, jusque-là essentiellement dirigée par des Irakiens depuis la création de l’organisation. Le Département d’État américain offre jusqu’à 10 millions de dollars pour tout renseignement pouvant mener à sa capture.

Jean-Pierre Filiu indique que la ville de Tal Afar, où al-Turkmani est né, a fourni de nombreux cadres de son armée et de sa police à Saddam Hussein. « Lorsque le despote irakien a abandonné toute prétention laïque pour mobiliser à son profit les réseaux salafistes, les militants sunnites de Tal Afar ont été à la pointe d’un tel mouvement. Après l’invasion américaine de 2003, ils ont largement rejoint l’insurrection jihadiste », analyse l’historien.

Il a été au cœur de la stratégie de nettoyage ethnique contre la minorité yézidie

C’est aussi le cas d’Al-Mawla : lorsque Saddam Hussein est déchu après l’invasion anglo-américaine de 2003, il rejoint l’insurrection jihadiste. En 2004, al-Turkmani est incarcéré à la prison américaine de Bucca, où il rencontre son prédécesseur : Abou Bakr al-Baghdadi.

Les deux hommes ont tous deux une formation en études islamiques. Le nouveau calife est également connu pour avoir été au cœur de la stratégie de nettoyage ethnique contre la minorité yézidie en Irak.

Stratégie de régénération

Le chercheur irakien et spécialiste du jihadisme Hisham al-Hashimi – assassiné par des tireurs inconnus le 6 juillet dernier à Bagdad – avait expliqué à Jeune Afrique que Daech possède une forte capacité à se régénérer.

« Cette stratégie de régénération comporte trois étapes : la formation et le rassemblement de ressources (soldats et armes), puis le démarrage et la préparation d’opérations terroristes, et enfin la prise de contrôle du territoire sur lequel le groupe va pouvoir imposer sa politique et créer une sorte d’économie qui pourra le soutenir. »

Selon un rapport soumis au Conseil de sécurité de l’ONU, compilé par l’équipe de surveillance des Nations unies et publié en janvier 2020, « après les pertes de ses territoires, [Daech] a commencé à réaffirmer sa présence en République arabe syrienne et en Irak, fomentant de plus en plus d’attaques audacieuses ». Ce rapport indique que l’EI dispose encore de 100 millions de dollars, ce qui explique en partie sa résilience.

Comme en Irak et en Syrie, l’EI exploite les vides

Le groupe État islamique continue en effet d’exploiter les vides en matière de sécurité et de gouvernance, comme il l’avait déjà fait en Irak et en Syrie lors de cette dernière décennie.

Durant les quatre premiers mois de 2020, 566 attaques ont eu lieu en Irak, tuant au moins 35 personnes. La classe politique irakienne est confrontée à un mouvement de protestation de masse qui a éclaté en octobre dernier et a fait tomber deux mois plus tard l’ancien Premier ministre Adel Abdel Mahdi.

Les tensions entre le pouvoir irakien et le gouvernement régional du Kurdistan au sujet de territoires contestés contribuent également à l’instabilité du pays, sans oublier les tensions entre les États-Unis et l’Iran.

Les Kurdes sur le front turc

La situation chaotique en Syrie ne permet pas non plus d’en finir avec les cellules dormantes. L’opération « Peace Spring », lancée par la Turquie en octobre 2019 dans le nord-est syrien contre les Forces démocratiques syriennes (FDS), détourne une partie de ces forces majoritairement kurdes de la lutte contre la résurgence de Daech.

Le Comité international de la Croix Rouge a également averti que la crise économique et politique provoquée par la pandémie de Covid-19 pourrait être exploité par des groupes jihadistes.

Le 21 juillet 2020, une attaque à grande échelle sur un poste de contrôle militaire à Beir el-Abd, dans la région nord du Sinaï, en Égypte, a tué deux membres de l’armée égyptienne (quatre autres ont été blessés).

Le journal indépendant du pays, Mada Masr, a signalé deux importantes explosions et des échanges de tirs qui ont duré au moins deux heures. L’attentat a été revendiqué par « Dawlet Sinaï » et a provoqué la fuite des habitants. La nature des attaques varie. Le 30 avril dernier, c’est un engin explosif improvisé qui avait tué dix soldats de l’armée égyptienne, également près du village de Beir el-Abd.

En Libye, l’État islamique est à l’origine d’une explosion dans une petite ville du sud, la première attaque du groupe militant dans le pays depuis au moins un an. L’attentat visait un point de sécurité à l’entrée de Taraghin, à 780 kilomètres au sud de Tripoli, mais n’a fait aucune victime, d’après Reuters.

La recrudescence, depuis plusieurs mois, de la violence et l’augmentation d’intensité de la guerre civile pourrait elle aussi créer les conditions idéales d’une résurgence de l’État islamique en Libye.

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