Politique

Maroc : ces hauts commis de l’État passés par l’école Meziane Belfkih

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Mis à jour le 14 août 2020 à 11:00

Décédé il y a dix ans, Abdelaziz Meziane Belfkih était l’un des plus influents conseillers de Mohammed VI et de Hassan II. © Alexandre Dupeyron pour JA

Benmoussa, Laftit, Douiri, Boussaid, Ghellab… l’ancien conseiller de Mohammed VI a légué au royaume toute une génération de hauts commis de l’État, qu’il a repérés, formés et propulsés aux plus hautes fonctions du pays.

À sa mort, en 2010, Meziane Belfkih était réputé « irremplaçable », tant le défunt conseiller royal était au centre de tous les chantiers stratégiques sous Mohammed VI. Port de Tanger-Med, aménagement de la Vallée de Bouregreg à Rabat, énergies renouvelables, rapport du cinquantenaire dressant sans complaisance le tableau d’un demi-siècle d’indépendance… autant de réalisations qui portent l’empreinte de cet ingénieur brillant et discret qui consacra sa carrière au service de l’État. Mais l’homme avait aussi la vocation de la formation et a pris soin de laisser des successeurs à ce royaume qu’il a tant servi.

« Au ministère des Travaux publics [devenu ministère de l’Équipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau, NDLR], il avait constitué une pépinière d’ingénieurs devenus plus tard de hauts commis de l’État. En tant que conseiller royal, il a continué à les pousser et à les marquer de sa méthode », témoigne Jilali Chafik, ancien chargé de mission au cabinet royal sous Hassan II puis sous Mohammed VI. Un modus operandi si bien rodé que beaucoup de ses disciples n’hésitent pas à parler d’une « école Meziane Belfkih ».

Pépinière d’ingénieurs

Ils sont nombreux à lui devoir leur ascension, d’Abdelouafi Laftit, ministre de l’Intérieur, à Chakib Benmoussa, ambassadeur à Paris et patron de la Commission spéciale sur le modèle de développement, en passant par Mohamed Mhidia, wali de la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Mohamed Yacoubi, wali de Rabat-Salé-Kénitra, Mohamed Dardouri, wali chargé de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), Mohamed Boussaid, ancien ministre de l’Économie et des Finances, ou Karim Ghellab, ancien ministre de l’Équipement…

Né en 1944 à Taourirt, près d’Oujda, Abdelaziz Meziane Belfkih doit son salut à ses études. Et surtout à son diplôme d’ingénieur en génie civil de l’École nationale des ponts et chaussées, obtenu au milieu des années 1970.

« Je l’ai connu quand il est sorti des Ponts et Chaussées. J’étais alors directeur des routes au ministère des Travaux publics et, à cette époque, il y avait très peu de professionnels de ce calibre. Comme on tenait régulièrement des réunions chez le ministre pour affecter les rares ingénieurs qui sortaient des grandes écoles, je voulais qu’il intègre la direction des routes, car j’avais déjà repéré ses notes et ses grandes capacités », se remémore Mohamed Kabbaj, plusieurs fois ministre sous Hassan II et ancien conseiller de Mohammed VI.

Belfkih est très vite propulsé à la tête de la division technique du ministère des Travaux publics, où il gravira tous les échelons »

Belfkih est très vite propulsé à la tête de la division technique du ministère des Travaux publics, où il gravira tous les échelons. « Je l’ai d’abord affecté comme responsable au service de la région de Rabat, puis de celle de Laâyoune. J’étais très satisfait de son travail et de ses qualités humaines », poursuit Kabbaj, qui sera peu après appelé au cabinet royal pour s’occuper de la liaison fixe à travers le détroit de Gibraltar. Un boulevard pour Belfkih. « J’ai alors proposé au ministre de l’époque de le désigner, à ma place, à la tête de la direction des routes. Une année plus tard, j’ai été nommé ministre de l’Équipement. J’ai donc à nouveau soumis son nom pour qu’il devienne secrétaire général du département. »

Barrages, routes, ports…

Barrages, routes, ports… Belfkih est dans son élément. « Un jour, lors d’une visite dans le Sud marocain, Sa Majesté Hassan II y a vu les installations et toutes les réalisations faites dans cette partie du pays. Alors que l’on quittait la région à bord de sa voiture, le roi m’a dit : ‘Je suis content de ce que fait le ministère des Travaux publics. J’aimerais que vous me conseilliez quelqu’un qui pourrait faire le même travail au ministère de l’Agriculture.’ Je lui ai alors parlé de Meziane Belfkih. »

À mesure de son ascension, Belfkih tente d’attirer les ingénieurs les plus brillants au service de l’État

En 1993, Hassan II le nomme ministre de l’Agriculture sous le gouvernement de Mohamed Karim Lamrani. Deux ans plus tard, il retrouve le ministère des Travaux publics, mais, cette fois-ci, en qualité de ministre. Il ne quittera le département qu’en 1998, lorsque Hassan II en fera son propre conseiller.

À mesure de son ascension, Meziane Belfkih tente d’attirer les ingénieurs les plus brillants au service de l’État. Une tâche loin d’être aisée, l’administration étant peu attrayante pour des profils aussi recherchés. « Il avait développé une théorie sur le service public et le service de l’État. Si l’on veut que le Maroc se développe, il faut des compétences dans l’administration. Ces compétences doivent donner quelque chose à leur pays. Alors que j’avais une bonne situation ailleurs, je me suis dit que j’apprendrais beaucoup de sa méthode, de sa façon de raisonner, de son esprit. La motivation ne vient pas tant de l’intéressement ou des conditions de travail que du sentiment d’être utile à l’échelle d’un pays », explique un grand commis de l’État qui s’est vu confier plusieurs postes à responsabilités sous le règne de Mohammed VI.

Boussaid, Benmoussa et les autres

Le cas de Mohamed Boussaid est tout aussi parlant. Haut cadre à la Banque marocaine du commerce et de l’industrie (BMCI), l’ingénieur des Ponts et Chaussées reçoit, en 1995, un appel surprenant. « Comme nous étions proches, Meziane Belfkih m’a contacté un jour pour me dire qu’il avait besoin d’un chef de cabinet. Le choix s’est porté sur Boussaid », nous raconte Jilali Chafik, alors chargé de mission au cabinet royal et secrétaire général de la Société nationale d’études du détroit de Gibraltar (SNED).

Et de nous plonger dans les coulisses de la rencontre entre Boussaid et Meziane Belfkih : « Aujourd’hui, je suis ministre, mais il est possible que je saute demain. Et si je saute, vous sauterez aussi car vous êtes mon chef de cabinet. Vous devez en être conscient », lance le ministre à Boussaid, qui n’hésite pas à accepter le deal.

Un choix qu’il ne regrettera pas. Sitôt Belfkih propulsé, en 1998, conseiller de Hassan II, son chef de cabinet hérite du poste de directeur des programmes et des études au ministère de l’Équipement. Puis, l’ascension est fulgurante : en 2004, il est bombardé ministre chargé de la Modernisation des secteurs publics sous Driss Jettou, ministre du Tourisme et de l’Artisanat sous Abbas El Fassi en 2007, wali de la région de Souss-Massa-Draa en 2010, puis ministre de l’Économie et des Finances sous Abdelilah Benkirane.

Comme Mohamed Boussaid, Karim Ghellab doit sa progression à Meziane Belfkih. Nommé, en 1994, directeur provincial de l’Équipement, le jeune ingénieur des Ponts et Chaussées devient ministre, moins de dix ans plus tard, sous Driss Jettou.

Pas moins de 16 ministres sont sortis de cette direction. Et énormément de walis, de patrons d’établissements publics… »

Une école ? Oui. « J’ai fait un petit calcul : pas moins de 16 ministres sont sortis de cette direction et de ce ministère. Et énormément de walis, de patrons d’établissements publics… », sourit Mohamed Kabbaj. L’ancien conseiller de Mohammed VI cite l’exemple de l’actuel ambassadeur du royaume à Paris. « Chakib Benmoussa a été nommé directeur de département au ministère de l’Équipement, sous mon mandat, à l’âge de 29 ans. C’était exceptionnel. On a vu qu’il pouvait aller très loin. S’il était resté trop longtemps dans des postes subalternes, il aurait été écrasé. »

Chasseur de têtes

Mettre le grappin sur d’excellents ingénieurs pour en faire de futurs hauts commis n’est pas à la portée de tous. Mohamed Kabbaj en témoigne : « Pour choisir ces profils, il fallait faire des tournées dans les grandes écoles. Ce que nous faisions avec Meziane Belfkih. C’est ainsi que l’on repérait les éléments les plus brillants. »

En bon chasseur de têtes, le fils de Taourirt avait du flair. L’un de ses « disciples » se souvient d’une de ses phrases, restée gravée dans sa mémoire : « Je peux me tromper sur un bon gars en lui donnant sa chance, mais jamais sur un mauvais. »

Il était intransigeant sur le sérieux, l’effort et la bonne foi »

Alors, une fois que les meilleurs mordent à l’hameçon, place à l’épreuve du feu. « Ils étaient plongés immédiatement dans des responsabilités, que ce soit dans une région ou dans un service important. Ils décidaient eux-mêmes. Ils négociaient, payaient, établissaient des projets », explique Kabbaj.

Un haut responsable, issu lui-même du ministère des Travaux publics, abonde : « On devait gérer des problèmes plus ou moins complexes à une échelle assez large. Si Belfkih pouvait tolérer des erreurs, il était intransigeant sur le sérieux, l’effort et la bonne foi. »

Mais la carrière d’un haut commis de l’État n’est pas faite que d’ordres à donner. Un wali ou un ministre doit aussi, par exemple, négocier avec des élus ou des syndicats, pas toujours portés sur le compromis.

« Il y avait tous les trimestres une formation continue qui n’était pas uniquement consacrée à un apprentissage technique, mais également à l’économie, aux ressources humaines… Dans cette formation, il fallait autant écouter que savoir s’exprimer. Souvent  timides, les ingénieurs apprennent alors à parler en public. Leur carrière était gérée ainsi, en encourageant les qualités et en comblant les faiblesses. Parfois, un cadre était affecté à un poste non pas en fonction des besoins de l’administration, mais en fonction de ses propres besoins », retrace Mohamed Kabbaj.

Autre leçon que leur transmettait Meziane Belfkih : la méthode et le sens de l’analyse. « J’ai appris de lui beaucoup de méthodes, beaucoup d’organisations et une structure dans le travail. Conduire un gros projet et savoir se poser les bonnes questions : avec qui, quelles étapes, pour quelle durée exactement… », rappelle l’homme d’affaires Adil Douiri, ingénieur des Ponts et Chaussées et ancien ministre du Tourisme qui avait collaboré à ses côtés au projet d’aménagement de la vallée de Bouregreg, dans la capitale.

L’argent ne faisait pas courir ce serviteur du royaume, comme en témoigne cette anecdote de Jilali Chafik : « Ce qui m’avait particulièrement frappé chez lui lorsqu’il était à la tête de la SNED, c’est qu’il ne m’avait jamais rien demandé pour lui personnellement, pas même les indemnités de déplacement auxquelles il avait pourtant droit. C’était un homme exceptionnel », nous raconte-t-il, ému aux larmes.

Il était aussi célèbre pour sa discrétion, comme ses « disciples », qui ont été peu nombreux à briser la règle. Même pour rendre hommage à leur mentor.