Politique

Kaïs Saïed : l’épouse, la « dame de fer », la diplomate… qui sont les femmes autour du président ?

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Mis à jour le 29 juillet 2020 à 18h56
Le couple Saïed, à Tunis, le 13 octobre 2019.

Le couple Saïed, à Tunis, le 13 octobre 2019. © © Ons Abid

Juristes ou journalistes de formation, elles font partie de la garde rapprochée de Kaïs Saïed. Remarquées pour leur parcours parfois atypique, ces nouvelles venues en politique font grincer des dents dans les cercles de pouvoir.

saïedKaïs Saïed avait mené, en 2019, une campagne électorale atypique qu’il semblait gérer avec une poignée de proches. Ceux qui pensaient que ces derniers deviendraient tout naturellement membres du bureau présidentiel se trompaient. Neuf mois après son accession au pouvoir, celui qui déclarait : « […] ce n’est pas aujourd’hui que la femme tunisienne retournera en arrière », a choisi de s’entourer essentiellement de collaboratrices, qui, pour la plupart, sont passées par l’université de droit de Tunis et y ont parfois été ses collègues.

La charnière centrale a été confiée à Nadia Akacha et à Rachida Ennaïfer. La première, que l’on surnomme « la dame de fer », est chargée de la bonne marche du palais de Carthage. Elle est l’interlocutrice indispensable de quiconque souhaite accéder au chef de l’État. La seconde dirige d’une main de maître la communication présidentielle, et s’est elle-même entourée d’une équipe de femmes. Une juriste – Sarra Maaouia – pilote la cellule diplomatique. Ces choix ont étonné ceux qui estiment que la valeur d’un conseiller ne se mesure qu’à la longueur de son curriculum vitae.

Pas peu fier de prendre le contre-pied de ses prédécesseurs, Kaïs Saïed, lui, se garde de tout commentaire. Son équipe est à l’œuvre, et il en est satisfait. « Il a toujours été attentif à l’avis des femmes et assez admiratif de leur détermination et de leurs sacrifices. Il est l’un des rares à connaître en détail leur mobilisation dans la lutte nationale », raconte l’un de ses anciens confrères, qui balaie d’un revers de main tout parallèle avec les amazones de Mouammar Kadhafi.

Si les Tunisiennes ne sont pas séduites par une carrière politique – un fief encore essentiellement masculin –, elles sont nombreuses à avoir détenu des portefeuilles ministériels, occupé des postes dans des ambassades ou des charges de hauts commis de l’État.

Mais rares ont été celles en poste à Carthage. Le fait est assez insolite pour être relevé, bien que Béji Caïd Essebsi ait ouvert la voie, en 2018, à la fin de son mandat, avec Selma Elloumi, directrice du cabinet présidentiel, Saïda Garrach, conseillère principale chargée de la société civile et des dossiers sociaux, et Aïda Klibi, responsable de la coordination avec les médias.

Ichraf Chebil Saïed, l’épouse

Durant sa campagne, le futur président avait annoncé qu’en cas de victoire son épouse ne porterait pas le titre de « première dame », un statut qui ne figure pas dans la Constitution. Il donnait ainsi le ton de son mandat et imposait sa stricte interprétation de la Loi fondamentale.

Si l’ancienne étudiante en droit – qui a rencontré son mari à la faculté de Sousse, où il enseignait – a accepté de s’installer à Carthage avec sa famille pour des raisons de sécurité, elle n’en demeure pas moins d’une discrétion absolue. Depuis l’investiture de Kaïs Saïed, où elle avait fait forte impression par son élégance, elle n’est pas apparue aux côtés de son époux et n’intervient dans aucun domaine de la vie publique.

Native de Sfax, fille de juge et petite-fille de Sidi Ali Chebil, un homme vénéré dans la région de Teboulba, dont sa famille est originaire, elle s’est mise en réserve de ses fonctions de vice-présidente de la chambre civile du tribunal de première instance de Tunis pour la durée du mandat présidentiel, « par égard pour l’indépendance de la magistrature ».

Ce qui ne l’empêche pas de faire partie, avec Ridha el-Mekki, Naoufel Saïed – le frère du président –, et la militante Sonia Charbti, du premier cercle de Kaïs Saïed. Et de se montrer très attentive à l’évolution de la situation politique en Tunisie.

Nadia Akacha, la directrice de cabinet

Nadia Akacha, aux côtés de Kaïs Saïed ; le 26 février 2020 à Bir Bouregba, dans les locaux de l'unité spéciale de la Garde nationale.

Nadia Akacha, aux côtés de Kaïs Saïed ; le 26 février 2020 à Bir Bouregba, dans les locaux de l'unité spéciale de la Garde nationale. © DR / Présidence tunisienne

Brune, l’allure presque martiale, Nadia Akacha soigne son image de femme en vue. Elle ne quitte jamais ses strictes vestes de tailleur, ni ses grands sacs à main, qu’elle tient à bout de bras. Cheville ouvrière de tout ce qui a trait au fonctionnement du palais de Carthage, dont elle semble détenir toutes les clés, elle en est le numéro deux, celle sans qui rien ne se fait. Inconnue il y a encore un an, elle est aujourd’hui le bras droit du président.

Œuvrant dans l’ombre, assez secrète, voire réfractaire à toute forme de médiatisation, la jeune femme supervise le parcours du chef de l’État dans les moindres détails. Elle n’est jamais très loin de lui, comme on l’a vu durant la visite officielle du président Saïed à Paris, en juin, qu’elle a scrupuleusement organisée, mais aussi lors d’événements plus confidentiels, comme la réunion du Conseil supérieur des armées, où siègent uniquement le président de la République, le ministre de la Défense et les chefs d’état-major des trois corps armés.

Rien ne prédestinait Nadia Akacha à se retrouver à Carthage

Recrutée dès l’investiture de Saïed comme conseillère juridique auprès de la Présidence, elle a en quelques mois écarté ceux qui gênaient son ascension pour prendre, à la fin de janvier 2020, la direction du cabinet présidentiel. Le général Mohamed Salah Hamdi, ancien conseiller à la sécurité nationale (qui s’était irrité d’être écarté de certaines rencontres et de ne pouvoir consulter le président en tête à tête), et l’ex-ministre conseiller Abderraouf Bettaïeb en ont fait les frais.

Rien ne prédestinait pourtant Nadia Akacha à se retrouver à Carthage : docteure en droit public et spécialiste de droit constitutionnel, celle qui a eu pour mentor le juriste Rafaa Ben Achour a partagé ces centres d’intérêt avec Kaïs Saïed au sein de l’Association tunisienne de droit constitutionnel. Enseignante-chercheuse à l’Institut Max-Planck de droit public comparé et de droit international à Heidelberg (Allemagne), elle envisageait d’embrasser une carrière d’universitaire, mais ses travaux sur la protection des droits fondamentaux et sur l’État au cours d’une transition démocratique l’ont conduite à rejoindre, pour les scrutins de 2011 et de 2014, la Mission d’observation électorale de l’Union européenne en Tunisie (MOE UE).

La quadragénaire vit à Ezzahra (banlieue sud de Tunis), où elle a pour voisins Ghazi Jeribi, l’ancien ministre de la Justice, et Hichem Mechichi, le ministre de l’Intérieur qui vient juste d’être nommé chef du gouvernement au lendemain de la démission d’Elyes Fakhfakh. Elle a noué des amitiés en politique, certains la disent proche de Tahya Tounes du fait de son amitié avec Selim Azzabi, secrétaire général de cette formation et ministre du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale. Mais Nadia Akacha, qui connaît désormais le tout-Tunis politique, est surtout une fidèle parmi les fidèles du chef de l’État et de son épouse.

Rachida Ennaïfer, la chargée des services de communication

Sa plume, incisive et engagée, en avait dérangé plus d’un sous l’ancien régime, quand elle avait défendu la liberté de la presse, notamment en présidant l’Association des journalistes tunisiens (AJT).

Issue d’une famille de notables tunisois, cette francophone qui a enseigné à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, où elle a côtoyé Kaïs Saïed, ainsi qu’à l’Institut de presse et des sciences de l’information (Ipsi), a claqué la porte, en 2015, de la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), dont elle avait été membre dès sa création.

Cette forte tête fait tampon entre un président très réservé et des médias très demandeurs. Après un temps d’adaptation, au cours duquel son inimitié avec l’ancien ministre-conseiller Abderraouf Betbaïeb avait éclaté au grand jour, elle privilégie désormais la discrétion en matière de communication. Et s’emploie à la faire régner à Carthage.


Elles comptent aussi

Comme ses autres collègues à Carthage, Sarra Maaouia, la conseillère chargée de la coopération diplomatique, connaît bien les arcanes de la Faculté des sciences juridiques de Tunis, dont elle docteure en droit. Elle y a fait l’essentiel de sa carrière, consacrée à l’enseignement du droit international, des droits humains et des droits de l’enfant.

À Carthage depuis le début d’avril, Hella Lahbib porte, selon le Journal officiel, le titre d’« attachée », sans plus de précision. De sa vingtaine d’années de carrière dans le journalisme, le grand public a surtout retenu son entretien fleuve avec Rachida Ennaïfer. Celle-ci y dévoilait, en octobre 2019 – au lendemain des élections –, « la face cachée de Kaïs Saïed : l’histoire d’un homme devenu président de la République ». Ni l’une ni l’autre n’étaient officiellement pressenties pour travailler à Carthage, mais, avec le recul, les observateurs y voient un lien de cause à effet. Après un passage par la Faculté des sciences juridiques de Tunis et une maîtrise en lettres et civilisations françaises, la journaliste avait longtemps travaillé en milieu institutionnel avant de rejoindre le quotidien La Presse et d’obtenir, en 2013, un mastère en sciences politiques.

Ancienne joueuse et arbitre de handball, Rym Gacem, conseillère en communication, est diplômée de l’Institut de presse et des sciences de l’information (Ipsi). Elle a commencé sa carrière au service des sports de l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP) avant de passer au service multimédia, chargée du développement digital. Rédactrice en chef du service culture et formatrice de journalistes dans le cadre de la transition démocratique, elle a quitté la TAP pour rejoindre le palais de Carthage, où elle encadre le travail d’Ihsen Sbabti, nommée à la fin de mai attachée à la communication digitale.

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