Télécoms

Fracture numérique : à quand la fin du gaspillage des fonds publics africains ?

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Mis à jour le 27 juillet 2020 à 18h01
Installation de la fibre optique dans le quartier Haramous à Djibouti par l'entreprise Djibouti Telecom.

Installation de la fibre optique dans le quartier Haramous à Djibouti par l'entreprise Djibouti Telecom. © Vincent Fournier/Jeune Afrique-REA/2013.

Créés dans les années 1990, les fonds publics dévolus aux télécoms sont dotés de millions de dollars, mais entre errements financiers et lenteurs administratives, leur efficacité reste limitée.

Des rires suivis d’un « pour quoi faire ? ». Ou un simple « non ». C’est la réaction qu’adopteraient sans doute les trois opérateurs de télécommunications sénégalais si on leur demandait de miser 2,5 millions de francs CFA (3 800 euros) dans une jeune pousse locale spécialisée dans la production de fraises. C’est pourtant ce qu’il ont fait sans le savoir à Dakar en janvier dernier.

Lors de la première édition du Dakar Startup Awards organisée à l’hôtel Pullman par le Fonds sénégalais de service universel de télécommunications (FDSUT), l’entreprise Fraisen fondée par Souleymane Agne a raflé la mise et remporté le premier prix parmi une quinzaine de start-up concurrentes.

Ce coup de pouce financier à une start-up de l’agriculture n’a pas été débloqué par les opérateurs eux-mêmes, mais par le FDSUT, un fonds abondé par ces derniers chaque trimestre à hauteur d’un ou deux pour cent de leur chiffre d’affaires. Dirigée par Aly Coto Ndiaye, un proche du président Macky Sall et qui fut un temps ministre de la Jeunesse, cette réserve de cash est contrôlée directement par le régulateur des télécoms.

Des millions de dollars dormant

En Afrique comme dans le reste du monde, ces entités gérées par des agences publiques ont été créées dans les années 1990 pour permettre aux pouvoir publics d’équiper les zones non couvertes – car peu rentables – en téléphonie. Elles sont souvent critiquées pour leur gestion opaque des fonds réunis chaque année. « Les États ont l’impression qu’on gagne trop d’argent et surtaxent nos modèles économiques, fustige un dirigeant ivoirien du secteur. L’idée est de cotiser pour développer les réseaux dans les zones rurales, mais le service universel est détourné pour faire autre chose ». Lui affirme avoir observé une réallocation des fonds dans des infrastructures sportives dans son pays.

Personne n’a de réponse, parce que les textes ne sont pas clairs

Pour la seule année 2018, l’Alliance pour un internet abordable (A4AI) a estimé que 408 millions de dollars dormaient dans les caisses de 37 fonds de service universel (FSU) africains (23 actifs et 14 inactifs). Avec cette somme, il aurait par exemple été possible d’installer plus de 2 000 tours télécoms 3G ou 4G en zone rurale ou de tirer 11 600 kilomètres de fibre optique.

Statuts obsolètes

Alors comment expliquer que cet argent ne soit pas dépensé ? Au Sénégal le FDSUT est créé depuis 2007 mais a longtemps été inutilisable à cause de statuts qui ne lui prévoyaient pas de compétences sur la data mobile : « Il a fallu faire évoluer les textes juridiques et réglementaires encadrant le service universel pour prendre en compte cette problématique », explique Germain Breugnot, associé du cabinet Titane Conseil International, basé à Casablanca.

« Les fonds sont toujours prélevés et il y a une volonté de les utiliser, mais quand on discute avec les ministères, agences de développement numérique ou régulateurs pour savoir s’ils peuvent être utilisés pour tel ou tel projet, personne n’a de réponse, parce que les textes ne sont pas clairs », confirme Dominique Baron, président du cabinet de conseil Horus Telecom & Utilities.

Les dirigeants placés à la tête de ces institutions font face aux lenteurs bureaucratiques et politiques

Le manque de clarté se constate aussi au niveau de la gouvernance et des processus de décision. « Il faut comprendre que les dirigeants placés à la tête de ces institutions font face aux lenteurs bureaucratiques et politiques. Leurs profils posent également problème, puisqu’on met à leur tête des politiciens ou des  ingénieurs qui soit ne savent pas définir de plan stratégique et financier, soit envisagent le problème sous un angle technique plutôt que social », déplore Sonia Jorge, directrice générale de l’A4AI qui planche actuellement sur le plan stratégique du service universel béninois.

Selon cette experte des politiques publiques spécialisée sur les questions technologiques depuis plus de vingt ans, une agence de service universel digne de ce nom est composée d’ingénieurs, d’économistes et de financiers capables de concevoir des mécanismes de financement partagés entre les fonds publics, la dette et l’investissement privé. « Les gouvernements ont simplement besoin de connaître les bonnes pratiques. Nous sommes en train de travailler à les aider à identifier différents projets leur permettant de planifier leur action de manière à dépenser plus de 80 % des fonds chaque année », explique-t-elle.

Une gouvernance dispersée

Bien souvent dépendante des ministères des Finances, la comptabilité de ces fonds est elle aussi une source de problème. Les sommes prélevées se voient ainsi immédiatement dissoutes dans le Trésor public. « On assiste à une bataille institutionnelle entre des ministères des Finances qui refusent de réallouer l’argent à des projets liés aux télécoms. C’est pourquoi nous prônons l’instauration d’une comptabilité séparée et gérée par un comité où siègent des représentants du régulateur, du ministère des Finances et de celui des Télécoms, soutient Jean-Jacques Massima-Landji, représentant de l’Union internationale des télécommunications (UIT) pour l’Afrique centrale et Madagascar. C’est ce que l’Ouganda et le Rwanda ont fait, et ils mènent en moyenne 200 projets par an grâce aux FSU », assure-t-il.

Nous naviguons entre quatre à sept institutions voulant se préoccuper de projets liés au numérique. Il faut plus de verticalité

Il existe d’autres bons élèves sur le continent. « Au Bénin, l’Absu CEP [l’agence qui gère le FSU] finance actuellement un projet de connectivité dans le parc de la Pendjari », note Dominique Baron. « Au Maroc, l’Agence nationale de réglementations des télécommunications (ANRT) a couvert en 2G et 3G une partie des zones blanches grâce aux fonds de services universels, relève Germain Breugnot. Ils devaient lancer des nouveaux projets sur la 4G mais on n’en entend plus parler pour le moment », regrette-il.

En Côte d’Ivoire, l’Agence nationale du service universel des télécommunications (Ansut) dirigée par Euloge Soro-Kipeya est engagé depuis 2012 dans un programme d’investissement dans la fibre optique de 400 milliards de francs CFA, dont la moitié a été financée grâce au FSU.

Les projets existent mais un besoin criant de simplification administrative se fait sentir : « Entre le ministère, le régulateur, le FSU, l’agence de développement du numérique, celle dédiée à la lutte contre la cybercriminalité, nous naviguons toujours entre quatre à sept institutions voulant se préoccuper de projets liés au numérique. Il faut plus de verticalité », martèle le dirigeant d’Horus, conscient qu’avec la digitalisation des services publics, ces fonds vont continuer à être sollicités.

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