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Politique

Présidentielle au Burkina : Roch Marc Christian Kaboré, un président en campagne

Réservé aux abonnés | | Par - à Ouagadougou
Mis à jour le 27 juillet 2020 à 13h59
Roch Marc Christian Kaboré, ici en décembre 2019 à Abuja, est candidat à sa propre succession à la présidence du Burkina Faso.

Roch Marc Christian Kaboré, ici en décembre 2019 à Abuja, est candidat à sa propre succession à la présidence du Burkina Faso. © Kola SULAIMON / AFP

Candidat à sa propre succession, le président burkinabè affiche sa sérénité à quatre mois de l’échéance électorale, malgré un contexte marqué par l’insécurité et la pandémie de Covid-19. Roch Marc Christian Kaboré compte pour l’emporter sur un programme plein de promesses en forme de « new deal » et sur les divisions de l’opposition.

Il n’est pas là, mais son image est partout. Ce samedi 11 juillet, le Palais des sports de Ouaga 2000, à Ouagadougou, résonne des chants et slogans des 5 000 militants du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) venus assister à l’investiture du « camarade Roch Marc Christian Kaboré » à la présidentielle du 22 novembre prochain. Sur les tee-shirts, les affiches, les écharpes, le nom et le visage du président burkinabè s’étalent sur fond orange, couleur du parti.

« Ensemble, bâtissons le Burkina Faso des générations futures », lit-on sur une gigantesque banderole. Sur la scène, les caciques du MPP se succèdent pour faire l’hagiographie du bilan de leur champion. On salue les « résultats probants », « les progrès » réalisés au cours du quinquennat qui s’achève.

Stanislas Sankara, président des partis de l’alliance de la majorité présidentielle, qui regroupe une quarantaine de formations, insiste sur la nécessité de « consolider » ces « acquis ». Ce jour-là, Roch Marc Christian Kaboré fera lire un message dans lequel il dira sa volonté de « bâtir un Burkina de solidarité et de développement », malgré le « contexte marqué par de nombreuses épreuves ». À moins de quatre mois de l’échéance électorale, comment le chef de l’État prépare-t-il cette réélection dont il semble si assuré ?

Un « new deal » plus réaliste

Malgré un bilan miné par une situation sécuritaire dramatique du fait des attaques incessantes de groupes jihadistes qui ont fait plus de 1 100 morts et plus d’un million de personnes déplacées, Roch Marc Christian Kaboré part favori. Face à lui, l’opposition aborde cette échéance électorale en rangs dispersés.

Le président sortant sera en effet opposé à d’anciens dignitaires du régime Compaoré : l’ex-Premier ministre Kadré Désiré Ouédraogo, Gilbert Noël Ouédraogo, dirigeant de l’ADF-RDA, formation politique alliée à l’ancien chef d’État, ou encore Eddie Komboïgo, président du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), l’ex-parti au pouvoir.

Parmi les autres principaux prétendants déclarés figurent également le chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré, patron de l’Union pour le progrès et le changement (UPC), investi le 25 juillet, arrivé en seconde position lors de la présidentielle de 2015.

Roch devra également compter avec les candidatures de Tahirou Barry, un ministre démissionnaire de son premier gouvernement, ou encore le juriste Abdoulaye Soma.

Mais plus que sur les divisions de l’opposition, c’est sur son programme quinquennal, dont la préparation remonte à 2019, que Roch Marc Christian Kaboré compte convaincre les électeurs de le réinstaller au palais présidentiel de Kosyam pour un nouveau mandat. Présenté comme un véritable « new deal », ce programme, qui ne sera officiellement dévoilé qu’en août ou en septembre, a été rédigé par une équipe pluridisciplinaire constituée autour de Mathias Somé, directeur du bureau de suivi du programme présidentiel (BSPP), et Simon Compaoré, président du MPP.

Dans le précédent programme, nous avions pris des engagements impossibles à tenir en cinq ans

« La ligne directrice du programme est construite autour de prévisions réalisables et réalistes à partir des ressources disponibles. Dans le précédent, nous avions pris des engagements impossibles à tenir en cinq ans. Il s’agit donc pour nous de rectifier le tir », affirme un proche du parti présidentiel.

L’insécurité, urgence absolue

Forces spéciales burkinabè à l'entraînement, en avril 2018 (illustration)

Forces spéciales burkinabè à l'entraînement, en avril 2018 (illustration) © DR / État-major des armées Burkina Faso

Roch Marc Christian Kaboré est moins catégorique. Pour lui, « n’eut été la question sécuritaire qui a chamboulé nos priorités, nous aurions pu avoir des progrès plus importants ». Ce constat posé, il insiste : « La lutte contre le terrorisme sera longue pour nos pays du G5 Sahel. Quel que soit le régime en place, nous avons intérêt à ne plus traiter cette question avec légèreté. »

Une urgence absolue, donc. Et pour cause. La violence au Burkina s’est amplifiée sur fond de crise multiforme. En cinq ans, les attaques jihadistes sont devenues quasi quotidiennes faisant du pays celui le plus ciblé. Leur but : exploiter les frustrations et les conflits locaux entre agriculteurs et éleveurs pour s’implanter localement. Aujourd’hui, des zones entières sont hors du contrôle de l’État.

En parallèle, « les groupes d’autodéfense, notamment les Kolgweogo apparus en 2014 pour restaurer la sécurité, ont aggravé les violences locales, en particulier l’an dernier au Centre-Nord et dans le Soum. Le récent appel du chef de l’État à la mobilisation de Volontaires pour la défense de la patrie pourrait amplifier ce phénomène », alerte International Crisis Group.

Le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré, à l'issue du Conseil supérieur de la Défense nationale (CSDN), le 23 mai 2020.

Le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré, à l'issue du Conseil supérieur de la Défense nationale (CSDN), le 23 mai 2020. © DR / Présidence du Faso

Le président est très préoccupé par les accusations d’exactions contre les civils

Human Rights Watch a pour sa part affirmé, dans un rapport publié le 8 juillet, que des exécutions extrajudiciaires impliquant des membres des forces armées burkinabè avaient fait de nombreuses victimes à Djibo, dans le nord du pays. « Des fosses communes contenant au moins 180 corps ont été découvertes au cours des derniers mois, et les preuves disponibles suggèrent l’implication des forces de sécurité gouvernementales dans des exécutions extrajudiciaires de masse », indique l’organisation.

« Le président est très préoccupé par les accusations d’exactions contre les civils. Il a maintes fois réuni la hiérarchie militaire pour lui signifier d’éviter les atrocités », assure un ministre du premier cercle présidentiel. « En même temps, il est convaincu que la lutte contre le terrorisme est un combat de longue haleine qui requiert plus de moyens pour les forces de défense et de sécurité et de coopération régionale, notamment dans le cadre du G5 Sahel avec l’appui de la France. »

Pas de main tendue aux jihadistes

Depuis le rapt de Iulian Gherghut, un officier de sécurité roumain enlevé en avril 2015 à Tambao, dans le nord, la situation sécuritaire au Burkina, jadis perçu comme un havre de paix au milieu d’un Sahel en proie à la propagande terroriste et aux trafics en tous genres, n’a cessé de se dégrader. Et si Ouagadougou, qui avait subi deux attentats en 2016 et 2017, reste relativement à l’abri, c’est en partie grâce au maillage sécuritaire de la capitale.

À l’inverse du chef d’État Ibrahim Boubacar Keïta – actuellement confronté à une grave crise politique – qui a confirmé l’ouverture de négociations avec les groupes terroristes au Mali, le président burkinabè se montre plus que réservé quant à cette option. « Dans le principe, on ne peut pas dire que c’est une voie aisée, souligne Kaboré. D’autant que l’avancée des négociations reste liée, pour le Mali, à l’acceptation de la charia. Cela revient à renier l’État démocratique. À ce stade, c’est une négociation bloquée par ce préalable, et je pense qu’il sera difficile de trouver un terrain d’entente. »

Même si la réorganisation tactique et opérationnelle de l’armée a permis d’engranger des victoires, comme celle de décembre dernier lorsque plus de 80 combattants terroristes ont été « neutralisés » à Arbinda, la mobilisation des Volontaires suscite de vives critiques du côté des défenseurs des droits de l’homme.

À la fin juin, au moins sept personnes ont été tuées lors d’une opération militaire conduite dans la localité de Boumoana, voisine de Tanwalbougou où douze présumés terroristes ont péri en détention à la gendarmerie. Face à la levée de boucliers des ONG, le gouvernement a ouvert une enquête qui a abouti à l’arrestation d’un officier dont l’identité n’a pas été révélée.

Dans la foulée, Kaboré avait promis des décisions « fermes » et « sans état d’âme » à l’issue des conclusions sur les circonstances de la mort des douze détenus. Pour l’instant, l’affaire suit son cours. « Kaboré a une main de fer dans un gant de velours. Derrière sa bonhomie naturelle, il sait trancher dans le vif quand les circonstances l’exigent », ajoute un habitué de Kosyam.

Des militaires burkinabè en patrouille (image d'illustration).

Des militaires burkinabè en patrouille (image d'illustration). © DR / Etat-major des forces armées burkinabè

« Gagner cette bataille implique beaucoup de moyens et d’hommes sur le terrain », insiste cependant le président burkinabè, qui plaide pour « renforcer » la coopération militaire avec la force française de l’opération Barkhane dans la zone dite des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger).

Lors du sommet de Pau, dans le sud de la France, les dirigeants du G5 Sahel avaient en effet convenu de déclencher une opération sur cette région que se disputent les combattants de l’État islamique et ceux du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM).

« L’insécurité ne finira pas du jour au lendemain. Ce n’est pas non plus une question qui relève du seul président burkinabé, mais de toute l’Afrique. Il nous faut une conscience collective », plaide Kaboré. Et sur ce plan, « le chef de l’État a donné au G5 Sahel une dimension internationale, avec une diplomatie très active. Il a par exemple su convaincre la chancelière allemande Angela Merkel de s’intéresser à la question du Sahel », assure un proche du président.

L’éventuel retour de Blaise Compaoré

Autre chantier que Roch Marc Christian Kaboré souhaite ouvrir, celui de la mise en place d’un « forum national de la réconciliation ». Il assure avoir instruit le Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale de prendre ses dispositions pour convoquer ce forum. Parmi les questions qui se posent, l’éventuel retour de l’ancien président Blaise Compaoré, en exil à Abidjan depuis 2014. Des négociations secrètes sont-elles en cours ? Kaboré réfute, mais affirme « ne pas être opposé à cet éventuel retour au pays de son prédécesseur ». « Pour moi, le problème n’est pas entre Roch et Blaise. L’important, c’est le combat pour lequel notre peuple s’est mis debout, à savoir la justice. »

Le président burkinabè a par ailleurs répondu aux trois missives que lui a adressées celui qui a présidé aux destinées du pays durant vingt-sept années avant d’être chassé du pouvoir. « Je lui ai fait une réponse pour être courtois, mais aussi parce que cela fait partie de la vision que nous avons de la réconciliation. » En clair, Roch reproche à Blaise de toujours vouloir influer directement sur la politique burkinabè. « Il n’a pas respecté son devoir de réserve, et j’entends le lui rappeler », assène-t-il. La réconciliation, certes, mais sans Blaise Compaoré, et avec Roch Marc Christian Kaboré à Kosyam.

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