Politique

Moustapha Cissé Lô, l’ex-pistolero de Macky Sall qui s’est tiré une balle dans le pied

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Le Sénégalais Moustapha Cissé Lô a été exclu le 6 juillet de l'APR, la formation politique fondée par le président Macky Sall.

Le Sénégalais Moustapha Cissé Lô a été exclu le 6 juillet de l'APR, la formation politique fondée par le président Macky Sall. © MOHAMED DRISSI KAMILI

L’agitateur en chef de la majorité, ancien conseiller de Macky Sall, a été exclu du parti présidentiel début juillet après avoir ciblé des proches du pouvoir. Portrait d’un sniper en rupture de ban.

« Bonjour. Je ne souhaite pas parler de ce personnage grossier. » Écrire sur Moustapha Cissé Lô, c’est s’exposer à quelques réticences au sein des mondes politique et médiatique sénégalais. Même de la part de ceux qui assurent pourtant ne pas avoir de griefs particuliers contre lui. Surnommé « El Pistolero » parce qu’il a la gâchette facile, au sens propre comme au figuré, l’homme est une personnalité clivante.

L’homme à abattre

Passé par le Parti socialiste puis par le Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade, ce natif de Louga, âgé de 66 ans, est ensuite devenu un allié indéfectible du président Macky Sall… avant de devenir l’homme à abattre au sein du parti présidentiel.

S’il ne s’est jamais distingué par sa discrétion, il a cette fois – de l’avis de son parti – dépassé les bornes. Début juillet, des conversations audio dans lesquelles il accuse l’entourage du chef de l’État de détournements de deniers publics font le tour du web. Cissé Lô pointe du doigt des proches du pouvoir qui profiteraient de manière abusive de la distribution de semences, critique l’attribution de certains contrats publics, évoque même la question du narco-trafic, parle d’une « Guinée-Bissau drogue Connection ».

Dans son viseur, le directeur général du quotidien national Le Soleil, Yakham Mbaye, le député Farba Ngom ou encore l’entourage du parlementaire Aymérou Gningue. Ces accusations lui vaudront une plainte et une convocation par les enquêteurs de la Brigade de recherches. Sur le plan politique, il est exclu de l’Alliance pour la République (APR, le parti présidentiel) et du groupe parlementaire Benno Bokk Yakaar (BBY).

Le 6 juillet dernier, la commission de discipline de l’APR prononçait son exclusion de manière unanime lors d’une réunion convoquée en extrême urgence par Macky Sall en tant que président de la formation politique.

Insanités, injures et diffamations

En cause, ce « salmigondis d’insanités, d’injures publiques, de fausses nouvelles et de diffamations » proférées par le député qui, estime l’APR, « entache gravement l’image du parti ». Fustigeant des propos « empreints d’une indécence que récusent la morale et la bienséance sociale », la commission avait conclu sa décision par une menace envers « tout camarade » qui s’aviserait d’adopter un comportement similaire.

Le bureau de l’Assemblée nationale – dominée par la coalition présidentielle – s’est empressé à son tour de condamner le comportement et les propos du premier vice-président de l’institution. Un poste dont Moustapha Cissé Lô a, depuis, démissionné.

Les horizons de l’indécence et de l’innommable ont été bousculés

« Les horizons de l’indécence et de l’innommable ont été bousculés », ont dénoncé les députés, qui évoquent des « dérives indignes d’un représentant du peuple ». « La crudité et la cruauté du discours ont franchi les remparts qui protègent nos valeurs et les règles élémentaires qui fondent la raison d’être des sociétés humaines et des nations », ajoutent-ils. De quoi faire tiquer dans les rangs de l’opposition.

« C’est incompréhensible que le bureau puisse s’arrimer ainsi à l’activité politique de l’APR sur la base d’une conversation privée entre deux personnes », remarque l’ancien député de l’opposition Thierno Bocoum. D’autant plus, relève-t-il, que Moustapha Cissé Lô « a insulté plusieurs membres de la classe politique lorsqu’il était vice-président de l’Assemblée nationale. Sauf qu’à l’époque, lorsqu’il prenait la parole, c’était pour défendre Macky Sall. Aujourd’hui, il retourne ses attaques contre son propre camp et on crie au scandale. Pourtant, par le passé, il a pu utiliser des mots très durs, déplacés, envers certains opposants comme Idrissa Seck ou Ousmane Sonko, et ça n’a jamais été condamné par le pouvoir ».

Mouridisme

De fait, les sorties au vitriol étaient devenues une véritable signature politique pour Moustapha Cissé Lô. Et ce, depuis longtemps. Mais si ses saillies ont pu provoquer des frictions avec l’exécutif et au sein du parti présidentiel, jamais elles n’avaient entraîné une scission si franche.

Au contraire. Avant d’en être exclu, ce proche de Macky Sall était l’un des principaux responsables de l’APR. Comme le chef de l’État, c’est un transfuge du PDS. En 2009, il fut l’un des premiers à rejoindre la nouvelle formation de Macky Sall lorsque celui-ci a été destitué de son poste de président de l’Assemblée nationale. Quelques mois plus tard, Moustapha Cissé Lô démissionnait de son mandat de député et intégrait les rangs de l’APR.

Il est l’un de ceux qui joueront un rôle de premier plan au sein du parti de Macky Sall, et qui chemineront à ses côtés jusqu’au palais présidentiel après sa victoire face à Abdoulaye Wade, en 2012.

Ce talibé mouride a aussi joué un rôle important dans l’implantation du parti présidentiel à Touba, ville sainte de la confrérie, et dans la région de Diourbel. Un moyen de contrer l’influence d’Abdoulaye Wade auprès de la communauté religieuse. Mais ses rapports avec la confrérie ne font pas non exception et s’avèrent parfois difficiles : en 2014, des jeunes l’ont ainsi accusé d’avoir insulté leur marabout et, furieux, ont incendié son domicile à Touba.

En 2016, alors qu’il fait campagne dans la ville pour défendre le « Oui » au référendum constitutionnel de Macky Sall, le cortège du député est pris à partie par des manifestants, qui l’accuseront d’avoir effectué jusqu’à dix-sept tirs de sommation face à la foule. En 2005, il avait déjà été accusé d’avoir fait usage d’une arme à feu et d’avoir tiré en l’air lors d’une assemblée politique dans l’enceinte du conseil régional de Diourbel.

Il tire à boulets rouges et n’épargne personne

Opposition, pouvoir, et jusqu’aux dignitaires religieux : Moustapha Cissé Lô tire à boulets rouges et n’épargne personne. « Quand je prie, je vois des choses. Bientôt, la vérité va éclater au grand jour. Je conseille vivement aux présidents du monde entier, aux khalifes généraux, de dire la vérité. C’est au président de protéger son pays, de repenser son gouvernement et d’en exclure ceux qui ne travaillent pas et qui volent l’argent du contribuable », a-t-il récemment déclaré dans un enregistrement audio que ses partisans comme ses contempteurs s’échangent sur WhatsApp.

Rupture consommée

Deuxième puis premier vice-président de l’Assemblée nationale, ancien président du Parlement de la Cedeao (2016-2020), Moustapha Cissé Lô n’est plus désormais « que » simple député. Ce 24 juillet, c’est auprès du khalife général des mourides qu’il a décidé de s’afficher, quelques jours avant la Tabaski. Un mea culpa ? Joint par Jeune Afrique, il a déclaré faire peu de cas des critiques et a refusé d’en dire davantage.

Côté politique, il semble que la relation tumultueuse entre Moustapha Cissé Lô et le pouvoir a trouvé début juillet son point de non-retour. Pour le porte-parole adjoint de l’APR, Abdou Mbow, ce sont ses déclarations « d’une extrême gravité » qui ont précipité son départ.

Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage

« Macky Sall est un homme pondéré qui sait gérer ses troupes et il y a toujours eu des médiations sur le plan interne. Il est difficile de se séparer d’un militant, de quelqu’un qui a beaucoup fait pour le parti, mais certaines choses ne sont pas acceptables », défend le député.

Surtout quand on critique le pouvoir ? Certaines de ses déclarations trouvent un écho auprès des adversaires de Macky Sall. « Il n’est pas fou, il est tout fait normal. Il a sa façon de voir les choses, juge le député Mamadou Lamine Diallo. Et ce qu’il dit sur l’impact de la narco-économie est à considérer sérieusement. »

Pour Abdou Mbow, les sorties récentes de son ancien compagnon « vont au-delà » de ses prises de position précédentes. Rien à voir avec quelques vérités désagréables que l’APR aurait souhaité dissimuler, assure-t-il. Une version contredite par l’opposant Thierno Bocum : « Tout ça, c’est leur cuisine interne : quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage… »

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