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Égypte/Éthiopie – Naguib Sawiris : « Je voterais pour la guerre »

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Mis à jour le 01 août 2020 à 15h55
Le milliardaire égyptien Naguib Sawiris.

Le milliardaire égyptien Naguib Sawiris. © Hassan Ammar/AP/SIPA

Barrage de la Renaissance, crise sanitaire, confinement, Endeavour-Semafo… Le magnat égyptien balaie, de manière parfois très directe, plusieurs sujets qui concernent son pays à l’occasion d’un entretien avec Jeune Afrique et The Africa Report.

Le PDG d’Orascom Investment Holding, une société valorisée à 1,75 milliard de dollars, supervise des projets d’investissement dans les télécommunications, les médias et la technologie, ainsi que dans les câbles en Égypte et dans le monde.

Mais le « combattant de la liberté » autoproclamé n’est pas uniquement tourné vers les affaires. Dans un entretien avec Jeune Afrique et The Africa Report, il parle de son bref passage en politique lorsqu’il s’était battu pour sa liberté et celle des autres, et explique pourquoi il estime que l’Égypte a tous les droits de tenir tête à l’Éthiopie dans le cadre du conflit au sujet du Barrage de la Renaissance.

Jeune Afrique : Comment l’Égypte a-t-elle appréhendé la crise sanitaire ?

Naguib Sawiris : L’Égypte a suivi exactement les mêmes recommandations que celles de l’OMS depuis le début. Une fois que la décision a été prise de confiner les populations, l’Égypte s’est confiné et a commencé à prendre toutes les mesures : des ventilateurs ont été importés, des tests également. Ils ont fait du très bon travail et ont augmenté la capacité des hôpitaux et des structures dédiées au Covid-19.

Mais tout a été fait au rythme égyptien, pas suivant le « style européen ». En fin de compte, dans l’ensemble, je leur donnerais la note de 8 sur une échelle de 1 à 10. La manière dont l’Égypte a géré cette crise… de nombreux autres pays d’Afrique n’ont pas été aussi chanceux.

Mais vous avez beaucoup parlé de l’idée de suspendre le travail pendant des mois, presque comme un mini-confinement.

Non, j’étais opposé au confinement ; un confinement établi pour une durée indéfinie. Je peux comprendre qu’on ferme les portes d’un pays pour un mois, six semaines, car il fallait d’abord déterminer ce qu’est cette maladie, comment elle agit et comment est transmise.

Mais après un an, ils ne savent rien. Et chaque nouveau scientifique vient avec une nouvelle théorie : ne restez pas à deux mètres, un mètre suffit, non, trois mètres c’est mieux… La maladie se transmet dans l’air, non, elle ne se transmet pas par l’air. À domicile, nous ne travaillons pas comme nous devrions travailler et ne créons pas de revenus et les gens sortiront … mourront de faim au lieu de mourir à cause du coronavirus.

Il vaut mieux retourner au travail avec toutes les précautions. Nous avons des panneaux de signalisation, nous disposons du matériel nécessaire lorsque vous entrez dans une pièce, vous devez vous désinfecter les mains. Nous avons refait tout notre système de climatisation, nous avons refait tous les bureaux, tout désinfecté et les gens travaillent [depuis environ] deux mois et nous [n’avons pas eu] un seul cas.

C’est aussi un désastre en termes de réduction de la productivité

Le Covid-19 a-t-il poussé de nombreuses industries à devenir beaucoup plus fonctionnelles ? Serons nous amené à observer une croissance de l’industrie manufacturière égyptienne ?

De nombreuses usines qui se sont converties à la fabrication de machines de désinfection et autres, mais dans l’ensemble le Covid-19 est un désastre. C’est aussi un désastre en termes de réduction de la productivité de tout le monde [et] d’effet psychologique sur la vie de chacun. Les gens sont totalement déprimés et veulent reprendre leur vie normale. C’est un désastre. J’espère que nous y verrons une fin.

Regard sur le secteur minier

Comment la crise sanitaire a-t-elle affecté la valeur de l’or ? Pensez-vous que le métal jaune maintiendra toujours son niveau élevé?

Vous savez, ce n’est simplement pas à cause du Covid que l’or a augmenté. […] De nombreuses instabilités géopolitiques y ont également contribué, notamment [le] début d’un conflit entre la Chine et les États-Unis, ou encore entre l’Égypte et la Turquie. L’or réagit donc à tout cela comme étant une valeur refuge.

Donc, pour répondre à votre question, je suis toujours optimiste au sujet de l’or et je pense qu’il continuera à augmenter.

Envisagez-vous toujours de lancer le fonds d’investissement minier La Mancha ?

Avec cette hausse de l’or et celle des actions, nous avions décidé d’investir notre propre argent via La Mancha au lieu de perdre du temps en s’adressant à d’autres investisseurs. Car nous sommes très bons dans la création de valeur.

L’action La Mancha a augmenté de 60 %, nous avons donc maintenant un excédent de trésorerie que nous pouvons utiliser pour investir nous-mêmes, sans partenariat. C’est plus facile et plus rapide.

>>> À lire sur Jeune Afrique Business+ La Mancha (Naguib Sawiris) planche sur la création d’un fonds minier <<<

Et qu’en est-il de la fusion Endeavour-Semafo, qui, je crois, vient d’être autorisée par les autorités canadiennes ? Serait-ce le futur champion de l’Afrique ?

La fusion est déjà faite. Et nous sommes désormais une seule société et la capitalisation boursière d’Endeavour est maintenant de 4 ou 5,6 milliards [au lieu de 3], car Semafo n’est pas cotée. Nous sommes à présent considérés comme l’un des plus grands miniers d’Afrique de l’Ouest. Cela vous donne donc une bonne idée de la façon dont la consolidation crée de la valeur.

Nous allons continuer sur cette voie avec Endeavour, pour que le groupe soit notre véhicule pour devenir la plus grande société minière du continent.

Endeavour a investi 412 millions de dollars dans le gisement de la mine d'Ity, en Côte d'Ivoire.

Endeavour a investi 412 millions de dollars dans le gisement de la mine d'Ity, en Côte d'Ivoire. © Endeavour

Pensez-vous que l’avenir du secteur minier sera principalement financé par le capital-investissement ?

Non. [Il y a] aussi des investisseurs privés comme nous qui sont très actifs et qui ont une approche industrielle, parfois ils investissent de l’argent mais ne possèdent pas d’expertise en propre. Ils pourraient l’obtenir, mais nous pensons que nous avons maintenant l’expertise pour être seuls sur ce secteur : à la fois un investisseur et un industriel.

Et y a-t-il des avantages à faire entrer une société minière en Bourse ?

Oui, bien sûr, car vous le savez, l’exploitation minière est un projet sur le long terme. Il vous faut au moins six ans d’exploration avant de pouvoir parvenir à une bonne étude de faisabilité, puis il vous faudra deux années supplémentaire pour construire une usine. Durant tous ces allers-retours, vous avez toujours besoin de capitaux. Et la meilleure façon de mobiliser des capitaux est de passer par la Bourse, aux États-Unis, au Canada ou à Londres.

Trajectoire personnelle

Sur votre bio Twitter, vous mentionnez que vous êtes un combattant de la liberté. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour vous?

Combattant pour la liberté signifie que je soutiens, disons que je soutiens le peuple de Hong Kong contre la tentative de la Chine de les réprimer. Je soutiens le peuple du Cachemire car ils sont musulmans et qu’ils sont ciblés par l’Inde. J’ai combattu les Frères musulmans en Égypte parce qu’ils voulaient me priver de démocratie et de ma liberté.

Alors, quand je dis que je suis [un] combattant de la liberté, je prends des risques pour ma vie et mon patrimoine contre des personnes que je trouve injustes.

Est-ce pour cela que vous avez créé le Parti égyptien de la liberté ?

Exactement, oui.

Mais il n’a pas fonctionné en 2018. Pensez-vous que votre tour viendra bientôt ?

Non, non, je suis complètement sorti de la politique depuis plus de quatre-cinq ans.

En tant qu’homme d’affaires égyptien copte, vous avez toujours mentionné que l’église était très importante pour vous. Mais vous avez également dit que vous étiez un grand partisan de la séparation de l’Église et de l’État, est-ce possible en Égypte ?

Cela devrait être possible, pourquoi pas ? L’Église doit rester une entité religieuse.

À propos du Barrage de la Renaissance, quels droits l’Égypte y a-t-elle ?

Le Nil vient à nous, l’eau nous arrive à travers quatre ou cinq pays africains avec lesquels – à l’exception d’un [dont] nous entretenons de mauvaises relations – nous avons de bonnes relations. Et si vous regardez l’Afrique, l’Égypte est le pôle Nord. Et l’Afrique du Sud est le pôle Sud.

Vous avez évoqué plus tôt une possible guerre entre l’Égypte et l’Éthiopie, probablement à cause du barrage. Il y a quelques semaines, vous avez fait circuler une pétition intitulée « Le droit des Égyptiens à l’eau du Nil ». Pensez-vous qu’une action militaire est faisable ? Est-ce raisonnable ?

Ce n’est pas raisonnable. Mais laissez-moi vous poser une question. Imaginez que quelqu’un vous enferme dans votre maison et que vous n’avez plus de nourriture. Il n’y a pas de nourriture car l’Egypte dépend à 100 % du Nil pour son eau. Alors quand quelqu’un décide de sortir et de fermer le robinet, soudainement, toutes vos terres agricoles se tarissent et votre peuple commence à mourir.

Donc, si nous voulons blâmer quelqu’un dans cette histoire, il faudrait blâmer l’Éthiopie parce qu’ils ont fermé le robinet

Alors, que peuvent-ils faire ? Se regarder mourir ? Ou aller se battre pour leur droit ?

Donc, si nous voulons blâmer quelqu’un dans cette histoire, il faudrait blâmer l’Éthiopie parce qu’ils ont fermé le robinet. Après des années, des centaines d’années d’histoire des pharaons, du Nil… En tant qu’Égyptien, je voterai pour une guerre s’ils ferment les murs autour de nous.

Le texte ci-dessus est extrait d’une transcription publiée initialement dans The Africa Report, avec quelques retouches pour plus de clarté.

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