Capital-investissement

Hynd Bouhia/Global Nexus : cinq questions pour comprendre l’affaire

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Mis à jour le 24 juillet 2020 à 14h03
HYND BOUHIA

HYND BOUHIA ©

Le procès de Hynd Bouhia, dirigeante de Global Nexus et ex-patronne de la Bourse de Casablanca, s’est ouvert le 7 juillet. L’épilogue d’une affaire qui tient en haleine le microcosme financier marocain depuis 18 mois ?

Une femme d’affaires médiatique, des soupçons de détournement de l’argent du contribuable et de fonds privés, des bailleurs internationaux décrédibilisés, des institutions financières et un régulateur du marché pointés du doigt, des conflits d’intérêts… Le « scandale Global Nexus » est sans doute l’une des affaires les plus complexes qu’a connu le marché du capital-investissement ces dernières années.

Il concerne la société gestionnaire du fonds Green Innov Invest, retenu dans le cadre du dispositif de soutien aux initiatives privées du programme Innov Invest, et financé sous forme de prêt à l’État par la Banque mondiale à hauteur de 500 millions de dirhams (plus de 45 millions d’euros).  Cinq questions pour comprendre ce dossier qui ébranle le marché du capital-investissement au Maroc.

  • Qui est Hynd Bouhia ?

La finance marocaine découvre Hynd Bouhia, en février 2008, quand elle est nommée directrice générale de la Bourse de Casablanca. Rentrée au Maroc quatre ans auparavant, elle a occupé à l’âge de 31 ans le poste de conseillère économique du Premier ministre Driss Jettou.

Diplômée de Centrale Paris et de l’université Harvard, elle était chargée d’attirer au royaume les investisseurs étrangers, au vu de son expérience acquise au sein de la Banque mondiale. En cette même année 2008, la star montante de la finance marocaine figurait à la 29ème place du classement Forbes des 100 femmes les plus influentes de la planète, juste derrière Hillary Clinton (28ème) et loin devant Clara Furse, la patronne du London Stock Echange (85ème).

Hynd Bouhia ne passe néanmoins pas plus de neuf mois au sommet de la tour de verre et n’a pas véritablement marqué le marché boursier de Casablanca de son empreinte. Elle disparaît des radars pendant deux ans avant de resurgir, deux ans plus tard, en tant que conseillère spéciale du directeur général de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG). Épouse d’un haut responsable de l’appareil sécuritaire du pays, sœur d’une chargée de mission au cabinet royal, cette femme de réseaux décide en 2015 de se mettre à son propre compte et créé avec des proches la société de gestion Global Nexus, qui obtient en 2017 un agrément pour la collecte et la gestion de ressources à destination du fonds Green Innov Invest.

  • Qu’est devenu Global Nexus ?

Le 18 juin dernier, le Collège des sanctions de l’Autorité marocaine des marchés de capitaux (AMMC) s’est réuni pour statuer sur les saisines concernant Global Nexus. Il établira une longue liste de griefs : non-respect des obligations en matière de traitement de souscriptions ; utilisation des actifs gérés pour compte propre ; non-respect des principes de primauté des intérêts des porteurs de parts, de traitement équitable de ces derniers ; non-respect de certaines règles relatives aux moyens humains et organisationnels…

Autant de doléances qui confirment celles formulées par les sponsors du fonds Green Innov Invest qui avaient saisi le gendarme du marché entre mars et juin 2019. L’ancien CDVM dirigé, depuis 2016, par Nezha Hayat a pris du temps pour trancher dans cette affaire, ce qui a laissé planer le doute sur d’éventuels conflits d’intérêts. Beaucoup s’interrogent en effet sur la proximité familiale entre membres des directions de Global Nexus et de l’autorité des marchés.

Les sages de l’AMMC se sont finalement montrés fermes dans cette affaire et ont décidé d’infliger une amende pécuniaire de 1 million de dirhams (91 000 euros) à Global Nexus, et demandé au ministre des Finances le retrait de l’agrément de la société de gestion.

Dans la foulée, BMCE Bank of Africa, en tant que dépositaire du fonds, a également reçu un blâme de la part du régulateur financier. Il est reproché à la banque, entre autres, un défaut de contrôle de la régularité des bulletins de souscriptions.

  • Qui sont les actionnaires lésés ?

H&A Investment Holding a été le premier à alerter l’AMMC, en mars 2019, avant de récidiver au pénal en octobre de la même année. Cette structure, qui représente les intérêts de la famille El Fehdi (présente dans l’immobilier de luxe et l’éducation), a contribué à hauteur de 10 millions de dirhams, sur les 26 millions de dirhams de la première tranche qui a été détournée. Le reliquat avait été débloqué par la société privée Sefinia (une société privée) en plus de deux autres établissements publics : l’Institut de recherche en énergie solaire et Energies Nouvelles (IRESEN) et la Caisse Centrale de Garantie (CCG).

Ces quatre intervenants n’ont pas eu un traitement égal en matière d’appel de fonds. Pour la CCG et Iresen, les termes de la convention de placement (3 % immédiatement et un différé de 7 % pour la première tranche) ont été respectés, H&A a été appelé à verser 10 % en une seule tranche, tandis que Sefinia a versé 33 % du montant de son engagement.

Dans sa fiche récapitulative des griefs retenus contre Global Nexus, l’AMMC fait référence d’ailleurs à un « traitement non égalitaire des souscripteurs en matière de libération des montants alloués aux souscriptions » au fonds Green Innov Invest. Ce dernier a d’ailleurs été dissout en mai 2019.

  • Comment a été détourné l’argent ?

Conseillé par Africa Advisors, H&A Investment Holding a compilé les liasses fiscales de la société de gestion Global Nexus. Il en ressort que derrière cette appellation se dissimule d’autres sociétés fantômes. C’est sur le compte bancaire de l’une d’entre elle qu’aurait atterri la contribution de 10 millions de dirhams décaissée par H&A. Le holding des El Fehdi, dans sa plainte, relève une étrange concomitance entre son versement et l’acquisition, par Global Nexus, d’une parcelle de terrain dans le très huppé quartier Ambassadors de Rabat.

En outre, alors que 26,3 millions de dirhams ont été collectés, Green Innov Invest n’aurait engagé des investissements que pour le tiers de ce montant à travers quatre prises de participations. Le Boursier qui a mené l’enquête au sujet de ces investissements, a pu déterminer que deux opérations sont caractérisées par un conflit d’intérêt. D’abord, Bubble Marina n’est pas vraiment une start-up, mais plutôt une entreprise de restauration fondée par l’épouse d’un haut responsable de l’Iresen, actionnaire du fonds.

De son côté, l’investissement dans G3 Climat aurait eu lieu avant même l’immatriculation de cette société, qui compte d’ailleurs comme actionnaire principal Hynd Bouhia elle-même.

Les participations dans les quatre entreprises où le fonds a investi font objet d’une procédure de liquidation depuis novembre dernier.

  • Où en est l’affaire aujourd’hui ?

Au lendemain de la sanction prononcée par l’AMMC, l’affaire a pris un nouveau tournant. Interdite de quitter le territoire depuis la fin de l’année dernière, Hynd Bouhia a été placée sous écrou le 20 juin. Trois jours plus tard, le juge d’instruction décide de la poursuivre en état de liberté.

Surtout que la mise en cause a pu négocier un accord à l’amiable pour le retrait de deux plaintes, celles de la société Sefania et de H&A Holding. Les plaignants ont reçus des chèques certifiés ainsi qu’un calendrier de remboursement qui n’a pas été rendu public.

La CCG n’a jusqu’ici pas retiré sa plainte au civil et la dirigeante de Global Nexus fait toujours objet de poursuites de la part du Ministère public. Escroquerie, abus de confiance, faux en écritures de commerce ou de banque, sont les chefs d’accusation retenus contre elles, et pour lesquelles elle encourt cinq ans d’emprisonnement pour chacun. La première audience du procès a eu lieu le 7 juillet dernier.

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