Politique

Cameroun : Louis Henri Ngantcha, le député qui veut calmer les anti-Biya de la diaspora

Réservé aux abonnés | | Par - à Yaoundé
Mis à jour le 23 juillet 2020 à 10h58
A Bruxelles, le 17 juillet 2020, des manifestants demandent le départ de Paul Biya du pouvoir.

A Bruxelles, le 17 juillet 2020, des manifestants demandent le départ de Paul Biya du pouvoir. © Dursun Aydemir/Anadolu Agency/AFP

Calmer l’activisme anti-Biya d’une partie de la diaspora camerounaise : c’est le défi du député Louis Henri Ngantcha, tout premier président du réseau parlementaire Diaspora, coopération décentralisée et transfrontalière.

Au parc des Buttes-Chaumont, dans le 19e arrondissement de Paris, comme dans les couloirs de l’hôtel des Députés de Yaoundé, où nous le rencontrons, Louis Henri Ngantcha se sent chez lui. À 53 ans, le tout nouveau député du département du Moungo (région du Littoral) revendique fièrement et sans complexe son multiculturalisme : au substrat culturel forgé au Cameroun, où il a vécu les vingt premières années de sa vie, s’ajoutent les influences acquises au cours des trois décennies passées en France, pays dans lequel résident toujours sa femme et ses trois enfants.

Pour ce fils de Loum, il s’agit d’une « richesse » qu’il veut désormais mettre au service du Cameroun, en capitalisant sur sa présence au Parlement. L’opportunité lui en a été donnée le 29 avril dernier, tout juste deux mois après son élection.

Ce jour-là, un arrêté du président de l’Assemblée nationale, Cavaye Yéguié Djibril, annonçait la création d’un réseau parlementaire « de la diaspora, de la coopération décentralisée et transfrontalière » (REP-COD) et le désignait comme président dudit réseau. « Le REP-COD a pour mission principale de servir de cadre permanent d’échange et de médiation entre les compatriotes de la diaspora et les parlementaires pour leur participation active au développement et au rayonnement du Cameroun », peut-on lire dans cet arrêté.

Un aboutissement et une nouvelle orientation

Louis Henri Ngantcha est député du département du Moungo (région du Littoral).

Louis Henri Ngantcha est député du département du Moungo (région du Littoral). © Kuissu

La diaspora fait partie de mon ADN. C’est ma vie

Pour le député, c’est avant tout l’aboutissement d’un projet porté à bout de bras dès les premières heures de son mandat. « Lorsque je suis arrivé à l’Assemblée, j’ai constaté qu’il y avait des réseaux traitant de divers thèmes, tous importants, mais aucun sur la diaspora. Or celle-ci fait partie de mon ADN. C’est ma vie. Et partout où je suis, si je peux faire quelque chose pour faire avancer les lignes, je n’hésite pas », souligne-t-il pour expliquer cette initiative. Mais cet engagement apparaît surtout comme la nouvelle orientation que l’élu entend donner à une carrière politique débutée de manière anecdotique il y a seize ans.

C’était en 2004. De retour en France après un séjour au Cameroun au cours duquel il avait mené une série d’actions caritatives, Louis Henri Ngantcha est contacté par Joseph Charles Ndoumba, l’ancien secrétaire général du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir). Ce dernier souhaite le voir rejoindre les rangs de l’équipe locale de campagne de Paul Biya pour la présidentielle de 2004. Le RDPC voit en cette nouvelle figure appréciée des jeunes de Loum un moyen de ramener ce fief historique de l’opposition dans son escarcelle. « Le RDPC n’avait jamais gagné à Loum. Lors des élections de 1992 et 1997, le président Paul Biya avait respectivement obtenu 6 % et 16 % des suffrages. Le parti voulait inverser la tendance », se remémore-t-il.

La diaspora ne doit pas être politisée, mais prise comme une valeur ajoutée pour le Cameroun

Pour le jeune cadre, à l’époque en service au ministère français de l’Éducation nationale, il s’agit d’un « appel du pays ». Il y répond favorablement et s’engage en politique. À l’issue d’une campagne difficile face à un John Fru Ndi jouissant de toute sa popularité, le RDPC l’emporte avec 53,84 % des suffrages. C’est une victoire inédite. Elle lui offre une place de tête de liste RDPC aux élections municipales de 2007. Ladite liste remporte le scrutin, ce qui lui permet de devenir maire de Loum, et de s’asseoir dans un fauteuil jadis occupé par son père, premier magistrat municipal de cette commune lors de sa création en 1955 par l’administration française.

Des formes extrêmes d’activisme

Avec cette nouvelle responsabilité, Louis Henri Ngantcha s’installe au Cameroun. « Je n’allais en France que pour voir mes enfants. Une fois par trimestre ou moins », relate-t-il. Il n’oublie cependant pas la diaspora, avec laquelle il garde d’étroits contacts. En 2011, il organise une tournée en Europe et rencontre des Camerounais à Paris, Liège et Bruxelles. L’objectif : « Présenter son parcours à ses compatriotes afin de susciter des retours d’expatriés. » « C’est un travail entamé depuis longtemps que nous allons nous atteler à poursuivre. La diaspora ne doit pas être politisée, mais prise comme une valeur ajoutée pour le Cameroun tout entier », espère-t-il.

Sauf que beaucoup d’évènements se sont produits depuis lors, et le visage de la diaspora camerounaise a radicalement changé. Après la présidentielle d’octobre 2018, le mouvement de contestation des résultats de l’élection a donné naissance à des formes extrêmes d’activisme anti-Biya, jamais observées auparavant. Deux ambassades ont été saccagées, plusieurs manifestations ont été organisées dans des capitales européennes, dont une devenue célèbre devant l’hôtel InterContinental de Genève, en vue de perturber le séjour de Paul Biya. Signe de cet extrémisme, la Brigade anti-sardinards (BAS), qui traque les soutiens du régime présidentiel en Europe, a inscrit les membres du réseau parlementaire de la diaspora sur sa liste des personnalités interdites de fouler le sol européen.

Un climat de suspicion vis-à-vis des Camerounais venus de l’étranger

En face, il règne à Yaoundé un climat de suspicion vis-à-vis des Camerounais venus de l’étranger. En avril dernier, un journaliste camerounais basé à Paris est ainsi resté en garde à vue au secret pendant dix jours. Il était soupçonné de collusion avec la BAS suite à la dénonciation d’un activiste proche du pouvoir. Dans les communications gouvernementales, il n’est plus rare que certains membres de la diaspora soient taxés de « félons », d’« aventuriers », de « forcenés manipulés »…

Œuvrer au rapprochement

Dans ces batailles à distance, le réseau parlementaire de la diaspora et de la coopération décentralisée veut œuvrer au rapprochement. Il mène pour cela une série de rencontres avec les différentes institutions du pays dont il veut accompagner les actions vis-à-vis des Camerounais de l’étranger.

Par la suite, Louis Henri Ngantcha et son réseau entendent se déployer à l’extérieur des frontières et s’ouvrir le plus largement possible à la diaspora camerounaise dans toute sa diversité. « Il faut écouter tout le monde, même ceux qui prétendent ne pas vouloir nous voir, affirme Louis Henri Ngantcha. Notre réseau veut parler à tout le monde, qu’importe le parti politique, la religion ou l’ethnie. »

Interrogé sur les éventuelles résistances d’activistes politiquement marqués, le député est formel : « Ce réseau n’est pas une excroissance du RDPC. Il est au-dessus des orientations politiques. Je suis d’ailleurs prêt à rencontrer Calibri Calibro s’il le souhaite. » Un cap bien tracé. Reste à voir comment il sera accueilli par les principaux protagonistes.

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