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Une référence à Assa Traoré coupée sur Canal + : censure ou désaccord éditorial ?

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Mis à jour le 21 juillet 2020 à 18h07
Assa Traoré, lors d'un rassemblement contre les violences policières à Paris, le 13 juin 2020.

Assa Traoré, lors d'un rassemblement contre les violences policières à Paris, le 13 juin 2020. © Thibault Camus/AP/SIPA

L’actrice Annabelle Lengronne, qui citait Assa Traoré comme l’une de ses sources d’inspiration, a été coupée au montage de Ciné le Mag, diffusée sur Canal + Afrique. La présentatrice de l’émission et ses quatre chroniqueurs ont décidé de ne plus participer à l’émission.

« Quelle femme noire est pour vous source d’inspiration ? » Invitée sur le plateau de l’émission Ciné le mag, Annabelle Lengronne a-t-elle « mal répondu » à la question posée par la chroniqueuse Hortense Assaga ? C’est en tout cas ce que présume l’actrice française. Dans un texte publié en fin de semaine dernière, elle affirmait avoir subi « la censure » de Canal +, après avoir mentionné le nom d’Assa Traoré.

Nous sommes le 23 juin, sur le plateau de l’émission Ciné le mag, co-produite par Canal + et la société de production 17-23. Annabelle Lengronne est l’invitée de la journaliste Claire Diao, qui présente l’émission  depuis sa création, en janvier 2019. Alors qu’elle évoque le nom d’Assa Traoré  – une femme à la « détermination hors du commun », « source d’inspiration pour toutes les victimes qui attendent vérité et justice », dira-t-elle plus tard -, le directeur des magazines de Canal + Frédéric Dezert fait irruption sur le plateau.

« Il a surgi et coupé le tournage en disant “Arrêtez tout. Ce n’est pas de la censure, mais Assa Traoré, c’est trop franco-français. On n’est pas à Paris sur ce plateau, faites comme si vous étiez à Ouagadougou ou Douala », relate Claire Diao. L’émission de trente-cinq minutes, diffusée tous les samedi soirs et uniquement en Afrique, se centre sur l’activité cinématographique du continent. Quitte à tracer une ligne – un peu artificielle ? – entre ce qui est « africain » est ce qui ne l’est pas.

« Trop Franco-français »

Assa Traoré, Française d’origine malienne, milite depuis des années pour que la vérité soit faite au sujet de la mort de son frère Adama, décédé dans la cour d’une gendarmerie en Île-de-France en juillet 2016. Elle est depuis devenue l’égérie de la lutte contre les violences policières en France, dans le sillage du mouvement mondial contre le racisme qui a suivi la mort de Georges Floyd aux États-Unis. Son combat ne peut-il pas trouver une résonance hors des frontières hexagonales ?

La question s’était déjà posée dans le cadre de l’émission, lorsque le réalisateur français Ladj Ly, invité par la présentatrice, lui aussi jugé trop « franco-français » par les producteurs, avait été déprogrammé. Une question éditoriale difficile à trancher, estime l’ex-présentatrice de l’émission : « Un invité est libre de dire ce qu’il veut, et qui peut décider de ce qui concerne ou non les Africains, ce qu’ils peuvent entendre ou non ? »

De son côté, Canal +, qui réfute le terme de « censure », évoque un simple problème de ligne éditoriale. « Nous n’avons pas à juger les personnes qui inspirent ou non nos invités, évidemment, assure à Jeune Afrique un cadre de Canal + international. Le problème venait uniquement du débat qui s’est instauré ensuite, avec un positionnement très français. Tout ce que la production a fait, c’était de demander à recentrer les choses. »

L’un des chroniqueurs de l’émission, Essimi Mevegue – qui n’était pas présent lors de ce tournage -, réfute quant à lui cet argument. « On a reçu Jean-Pascal Zadi pour le film Tout simplement noir, typiquement franco-français, et on a déjà évoqué Georges Floyd dans l’émission », observe le journaliste. Malgré ce qu’en dit Canal, le problème viendrait-il de la référence spécifique à Assa Traoré, qui serait indésirable sur les plateaux de la chaîne ?

Un sujet trop politique ?

« Frédéric Dézert m’a dit : « Canal plus ne veut pas de polémique, on fait une émission de cinéma et Assa Traoré, c’est politique » », explique Claire Diao, qui évoque un sujet « sensible » qui n’est pas forcément « tabou ». L’ensemble de l’intervention de l’invitée a finalement été supprimée, à sa demande, de l’émission diffusée samedi 11 juillet sur la chaîne. Après plusieurs jours de négociations avec la chaîne, Claire Diao et les quatre chroniqueurs ont tous décidé de mettre fin à leur collaboration avec leurs producteurs.

« Cet épisode a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », fait valoir l’équipe, qui demandait depuis un certain temps une revalorisation salariale et de meilleures conditions de travail. Plusieurs membres évoquent également des « pressions » de leurs producteurs, qui auraient fait planer sur leurs têtes ultimatums et menaces de remplacement. Claire Diao dénonce également des propos « insultants et infantilisants » de la part du producteur. « Si l’invitée avait été plus connue, si elle avait été un homme, lui aurait-on parlé de cette manière ? », s’interroge la présentatrice.

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