Société

[Tribune] Guerre de l’information à l’ère de la « post-vérité » dans le monde arabe

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Mis à jour le 22 juillet 2020 à 21h07

Par  Ali Moutaïb

Directeur associé au sein d'Hyperborée Advisors, expert en intelligence stratégique

Des employés au siège d'Al-Jazeera Media Network, à Doha, en décembre 2019.

Des employés au siège d'Al-Jazeera Media Network, à Doha, en décembre 2019. © KARIM JAAFAR/AFP

À l’ère de la post-vérité, la guerre de l’information est une façon de poursuivre un conflit conventionnel par d’autres moyens. Une réalité qui imprègne dorénavant les relations entre États arabes, dont certains ont pleinement investi le champ de la communication… et de la désinformation.

Les nombreux conflits qui touchent le monde arabe depuis vingt ans et l’instabilité qu’ils génèrent dans la région ne peuvent être compris sans observer le rôle central que joue la guerre de l’information. On ne le répétera jamais assez : la montée en puissance de l’outil informationnel a entraîné une reconfiguration de l’échiquier international.

Au début des années 2000, l’information devient un moteur décisif dans la couverture des conflits au Moyen-Orient (guerre en Irak en 2003 et conflit israélo-libanais de 2006). La chaîne internationale Al-Jazeera en est un exemple qui est devenu, plus tard, un outil d’influence et de soft-power par excellence de l’État du Qatar.

Enjeu géopolitique majeur

Cette réalité a été particulièrement perceptible dans le traitement médiatique des Printemps arabes et sera derrière l’exacerbation des tensions dans la région du Golfe durant les années suivantes. La maîtrise de l’information et de ses multiples canaux de diffusion devient ainsi un enjeu géostratégique majeur pour les États.

Les rapports de forces entre puissances se déplacent aujourd’hui sur un terrain dématérialisé, où l’influence requiert une stratégie. Plusieurs vecteurs surgissent, dépassant le niveau des chaînes satellites pour gagner les domaines du sport, de la culture et, surtout, des nouvelles technologies, notamment internet et les réseaux sociaux.

Stratégies mouvantes

Tous les moyens sont bons, et tous les scénarios possibles. Il s’agit non seulement de défendre une position politique et diplomatique, mais également d’améliorer la réputation du climat des affaires du pays et de rassurer clients et investisseurs étrangers. Les stratégies employées sont donc mouvantes et font l’objet d’ajustements permanents, en fonction du contexte et de l’évolution de la politique extérieure des États.

Depuis l’élection de Donald Trump et sa « diplomatie du tweet », internet est devenu un outil décisif de communication. Les réseaux sociaux constituent des vecteurs de transmission de messages diplomatiques ou politiques : guerre du tweet et des fake news entre le Qatar et l’Arabie saoudite ; guerre de l’information menées par les Russes, les Américains et les Trucs sur la Syrie ; ou, encore plus récemment, lorsque des bots associés aux Émirats ont critiqué le gouvernement marocain sur la gestion du Covid-19.

D’autre part, les canaux numériques représentent des vecteurs de promotion culturelle ou sportive moyennant la mobilisation des stars et footballeurs les plus suivis sur les réseaux sociaux. Les diverses stratégies d’influence menées dans la région se font aussi à travers les séries télévisées, l’organisation de la Coupe du monde ou de grands événements sportifs, les conférences internationales, ou encore par l’investissement dans l’intelligence artificielle.

Redistribution des cartes

Les États et les entreprises du Moyen-Orient n’hésitent pas, de nos jours, à investir le champ numérique pour promouvoir leur image, développer leur réputation et leur visibilité, voire constituer éventuellement des opportunités économiques.

Finalement, l’évolution du monde vers l’ère de la « post-vérité », les capacités inédites de diffusion instantanée et de viralité offertes par internet et les réseaux sociaux, vont aboutir à une vaste redistribution des cartes sur l’échiquier international, modifiant ainsi considérablement l’équilibre politique, économique et informationnel durant les années à venir. Que cela soit pour les États, pour les entreprises ou pour les acteurs de la société civile, cette grille de lecture devrait mettre en lumière l’importance cruciale de ce nouveau champ de compétition qu’est l’information.

Parmi les enjeux à venir pour les pays de la région Maghreb-Moyen-Orient, celui de l’influence peut se révéler comme un défi majeur, car il constitue un vecteur de puissance considérable qui implique non seulement des acteurs étatiques, mais aussi les acteurs économiques et sociétaux.

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