Religion

Berbères juifs : « Une identité unique et exclusive est fragile »

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Mis à jour le 10 août 2020 à 12h09
Considéré comme la « petite ville romaine la mieux conservée de l'Afrique du Nord », le site de Dougga (ou Thugga), situé à Téboursouk, dans le Nord-Ouest de la Tunisie, est classé sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

Considéré comme la « petite ville romaine la mieux conservée de l'Afrique du Nord », le site de Dougga (ou Thugga), situé à Téboursouk, dans le Nord-Ouest de la Tunisie, est classé sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. © Manuel Cohen/Epicureans

Dans son brillant essai, « Berbères juifs, l’émergence du monothéisme en Afrique du Nord », Julien Cohen-Lacassagne, professeur d’histoire au lycée international Alexandre-Dumas d’Alger, offre une plongée étourdissante dans le judaïsme antique maghrébin.

L’Histoire part du présent. C’est ainsi que Julien Cohen-Lacassagne résume la démarche derrière son excellent essai, « Berbères Juifs, l’émergence du monothéisme en Afrique du Nord ». À travers une enquête historique fouillée, il retrace l’histoire méconnue, voire tue, des Berbères juifs en Afrique du Nord. Et déconstruit, en creux, les mythes d’une diaspora juive exclusivement judéenne.

Véritable courroie de transmission, les Berbères numides ont accueilli le prosélytisme judaïque, forgeant ainsi une assise idéologique, ferment de la civilisation judéo-musulmane. Si la construction d’une mythologie est propre à tout peuple, le texte de Cohen-Lacassagne « creuse en profondeur pour laisser apparaître tout ce qu’il y a en commun à l’humanité ». Une approche salutaire tant la géopolitique des trois monothéismes a façonné un passé antique et médiéval. Un passé qui agit toujours, pétri de ses nombreuses contre-vérités.

Jeune Afrique : Vous publiez « Berbères juifs », une plongée foisonnante dans le judaïsme antique. Quelle est la genèse de cet ouvrage ?

Julien Cohen-Lacassagne : Il y a des raisons subjectives puisque ma famille maternelle est d’origine juive algérienne, plus exactement d’Oran. J’éprouvais donc une forme de curiosité à l’égard de l’Afrique du Nord, ainsi que de l’attachement, renforcés par le fait que j’avais passé une partie de ma petite enfance au Maroc et que j’avais séjourné en Mauritanie à l’occasion de la préparation de ma maîtrise.

L’appartenance de tous les juifs à un même ensemble « ethnique » n’est pas sérieuse

À partir de ça, de manière plus objective, s’est posée la question des origines des juifs d’Afrique du Nord comme une espèce d’énigme ouvrant la nécessité d’une enquête. En Afrique du Nord ou au Sahel, j’avais observé des pratiques et des habitudes qui ressemblaient à celles de ma famille maternelle.

Shlomo Sand, professeur honoraire d’histoire à l’université de Tel Aviv, a préfacé votre livre. En quoi votre travail s’inscrit-il dans le sillage de celui de Sand, dont les thèses battent en brèche le récit national juif ?

En 2008, la publication du livre de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, a accéléré la conscience que l’appartenance de tous les juifs à un même ensemble « ethnique » n’était pas sérieuse. Le livre formulait nettement un ressenti personnel, une espèce de secret de polichinelle. Tout cela a rendu évident le projet que je m’étais fixé d’écrire quelque chose de spécifique sur l’origine des Maghrébins juifs, avant la colonisation.

Julien Cohen-Lacassagne est professeur d'histoire-géographie au lycée international Alexandre-Dumas, à Alger.

Julien Cohen-Lacassagne est professeur d'histoire-géographie au lycée international Alexandre-Dumas, à Alger. © Cohen-Lacassagne

Vous explorez les fondements du prosélytisme juif. Pourquoi ce fait historique est-il passé sous silence depuis les années 1960 ?

Sur le plan historiographique, on trouve pas mal de textes sur les origines berbères des juifs d’Afrique du Nord et sur le judaïsme berbère entre la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. Le travail le plus abouti est celui de l’historien Marcel Simon qui, en 1946, écrivit un texte remarquable sur le judaïsme berbère. Pour lui, l’essentiel des juifs nord-africains est issu de conversions de la part de populations berbères. On vit aujourd’hui sur l’idée que le judaïsme n’est pas prosélyte, mais cela ne veut pas dire qu’il ne l’a jamais été.

J’ai voulu montrer que les religions n’ont pas toujours été telles que nous les connaissons aujourd’hui. Elles ont mûri ensemble en se répondant les uns aux autres et ces interférences les ont transformées. Le judaïsme s’est construit dans ce rapport dialectique, avec le christianisme mais aussi avec l’islam.

L’Afrique fut un foyer de civilisations

Concernant l’émergence d’un proto-monothéisme africain à travers les Berbères juifs, l’Afrique a finalement toujours été au carrefour de l’Histoire. Vous faites d’ailleurs une allusion aux mots de Nicolas Sarkozy, alors président de la République, et au discours de Dakar en 2007…

Oui, c’était peut-être inconscient au début, puis progressivement c’est apparu de manière très consciente. Le fait est que j’y tiens beaucoup : non seulement l’Afrique n’est évidemment pas en dehors de l’Histoire, mais l’Afrique fut un foyer de civilisations où se sont concentrés des enjeux et des innovations qui ont rayonné dans toute la Méditerranée et à travers l’Europe.

Votre essai pointe la mythologie autour d’un peuple juif « errant ». Une thèse bousculant les fondements du sionisme, derrière la politique d’annexion et de colonisation de Benjamin Netanyahou. D’où viennent les tabous contemporains liés à cette Histoire ?

Ce n’est pas le cœur de mon livre et c’est peut-être davantage une doxa que des tabous. En tout cas, si ce sont des tabous, ils sont récents. Le grand historien britannique Eric Hobsbawm avait dirigé il y a quelques années avec Terence Ranger un formidable livre, L’Invention de la tradition. Plusieurs auteurs y montraient que beaucoup de traditions qui nous semblent remonter à la nuit des temps sont en réalité des inventions récentes. À mon sens, l’idée que le judaïsme s’est constitué sur la conception d’un peuple élu et qu’il ne fut pas prosélyte se situe dans le cadre d’une invention de la tradition, une invention qui n’est pas si ancienne et qui, surtout, n’est pas juive.

La naissance de l’État d’Israël est-elle aussi le fruit indirect de cette tradition ?

Aussi fortes soient-elles, les traditions ne sont pas en mesure de faire naître des États. En général, c’est l’inverse qui arrive. Pour revenir aux conséquences de tout cela sur les juifs d’Afrique du Nord, il faut dire qu’ils se sont retrouvés dans une position très inconfortable au XXe siècle, pris entre un nationalisme juif sous sa forme sioniste et un nationalisme arabe non inclusif. Ces deux nationalismes se sont construits sur la base d’une appartenance religieuse – au judaïsme ou à l’islam – confondue avec une identification nationale. La coïncidence entre ces deux confusions et entre ces deux nationalismes exclusifs a eu pour conséquence le départ des juifs d’Afrique du Nord.

Lors de la Reconquista, au XVe siècle, des musulmans se convertirent au judaïsme, les juifs étant un peu moins persécutés. Avec le décret Crémieux, l’islamité des indigènes les ramenait également à un rang subalterne. En quoi le christianisme a joué un jeu trouble face à ses « minorités » ?

Il ne faudrait pas confondre le rapport que le christianisme eut avec les minorités avec celui que la France coloniale eut avec les minorités. La République française qui, dans ses colonies, identifia les communautés, notamment en Afrique du Nord, sur des bases ethnoreligieuses, est elle-même déchristianisée et sécularisée. Lorsque le décret Crémieux accorda la citoyenneté aux juifs d’Algérie et que, onze ans plus tard, le Code de l’indigénat impliqua une justice discriminatoire à l’encontre des musulmans, cette politique fut menée par un État déchristianisé, voire en partie anticlérical, mais qui continuait cependant à utiliser des critères religieux.

Les « communautés » n’ont pas à être « gérées », leurs membres sont déjà soumis aux lois

En quoi cette Histoire fait-elle écho à la gestion, ou non, des minorités en France ?

L’idée qu’il faille « gérer » des communautés me semble assez spécifiquement française. En réalité, les « communautés », avec tout le flou que suppose ce concept, n’ont pas à être « gérées ». Leurs membres sont déjà soumis aux lois de l’État.

Finalement, vous abordez peu la question palestinienne. En quoi le judaïsme antique éclaire-t-il le contexte au Moyen-Orient ?

Je fais des allusions à la question palestinienne, c’est même le point de départ de mon analyse, mais je ne voulais pas décentrer le livre, qui porte sur l’Afrique du Nord. Mon livre fait un bilan des connaissances, il ouvre des pistes. S’il y a une conclusion éventuelle à en tirer c’est que les identités sont des choses relatives. Une identité unique et exclusive est fragile. Aucune société n’est chimiquement pure et toutes sont des faites de strates très différentes.

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