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Mohamed Sayah

Ancien ministre tunisien et historiographe de Bourguiba

Début janvier, après avoir fêté le 31 décembre à Tunis ses 70 ans, Mohamed Sayah a pris la route de son village natal de Bouhjar, dans le Sahel, à quelque 170 km au sud de la capitale. Comme chaque année à la même époque, il y a assisté à la cueillette des olives et planté de nouveaux arbres. « Cette année, j’en ai planté cinq. Pour l’huile, mais aussi pour les olives de table », signale ce fin gourmet.

Une façon de dire qu’il cultive son jardin. Il n’en avait guère le temps lorsqu’il était la figure de proue du système de parti unique de fait durant le règne de Habib Bourguiba. Il a dirigé le Parti socialiste destourien (PSD) pendant une douzaine d’années et a été membre de son bureau politique de 1964 à 1987. Il était ministre de l’Éducation lorsqu’il a quitté la scène politique au lendemain de l’accession au pouvoir du président Zine el-Abidine Ben Ali.
« J’ai pu enfin regarder le ciel bleu et m’occuper de ma famille, ma femme et mes trois enfants qui m’ont donné chacun deux petits-enfants. » Ce grand-père continue néanmoins à se lever à six heures pour écouter les informations sur Radio Tunis et la BBC. Il fait sa marche quotidienne avec des amis, « retraités » comme lui. « Nous sommes redevenus des potaches », plaisante-t-il. On le croise aussi dans les enterrements de tel ou tel dignitaire de l’ancien régime. Parfois, il fait des apparitions dans des ambassades occidentales célébrant leurs fêtes nationales.
Sayah a acquis sa réputation du fait qu’il était aussi l’historiographe attitré de Bourguiba. « Je préfère le titre de mémorialiste, rectifie-t-il. C’est le terme employé par Bourguiba à mon propos. Je n’ai pas agi en tant qu’historien… » S’il n’a rien publié depuis sa mise à la retraite, il continue à travailler sur la série de livres-documents commentés sur Bourguiba dont il a édité plus d’une vingtaine de volumes du temps où il était au pouvoir. Les deux derniers ouvrages seront publiés « le moment venu » et couvriront la période s’arrêtant à la fin des années 1970.

S’il continue à s’intéresser à l’histoire, il ne le fait pas seulement pour la mémoire de son maître à penser. Le visage aminci, le profil affiné et la silhouette fragile, il se penche sereinement sur son propre passé. Il lit beaucoup, surtout des ouvrages d’histoire sur la Tunisie ainsi que des biographies. Parmi ses auteurs tunisiens préférés, Ali Mahjoubi, Mohamed Talbi, Abdelmajid Charfi, Hichem Djaiet et… Béchir Ben Yahmed. « Tous des esprits indépendants », commente-t-il. Sur les étagères de son bureau, à côté d’un portrait de Bourguiba portant la barbe, figure aussi Liberté et laïcité, un essai d’Émile Poulat, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, dont l’actualité est renouvelée ces temps-ci avec le débat sur le voile en France.
« C’est le temps de l’évaluation, dit-il. Il faut faire un bilan, avec l’actif et le passif, pour mieux comprendre ce qui s’est passé. Chaque génération et chaque individu a le droit de faire des erreurs. Ce qu’il faut éviter, c’est de répéter celles des autres… »
On connaît l’actif de l’ère Bourguiba : une société ouverte et moderne, l’éducation pour tous, l’émancipation des femmes, la construction de l’État. Pour le passif, Sayah, militant précoce pour l’indépendance, à un moment de sa jeunesse marxisant, est devenu par la suite l’un des principaux adversaires des opposants de gauche, surtout à la suite de la répression de la contestation estudiantine en 1968 et ouvrière en 1978. « J’ai ressenti ces crises comme un échec. C’étaient de vaines épreuves de force », reconnaît-il à ce propos. Il le dit dans les colloques en cercle fermé sur l’histoire de la Tunisie organisés par la fondation Temimi, qu’il fréquente assidûment depuis leur démarrage en 1998 sur les monts de Zaghouan. Il y a engagé des débats émouvants avec ses anciens adversaires de gauche, comme celui, en mai 2003, avec Noureddine Ben Khedher, emprisonné, comme beaucoup d’autres intellectuels, pendant plusieurs années pour délit d’opinion. La leçon pour Sayah : « Nos générations ont réussi quelques réformes, mais elles ont calé sur celles qui auraient permis une avancée réelle dans le sens de la démocratie. »

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