Arts

La France acte la restitution d’objets d’art au Sénégal et au Bénin

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Mis à jour le 17 juillet 2020 à 06h27
Statues royales de l'ancien Dahomey, l'actuel Bénin, datant du XVIIIe siècle exposées au Musée du Quai-Branly.

Statues royales de l'ancien Dahomey, l'actuel Bénin, datant du XVIIIe siècle exposées au Musée du Quai-Branly. © Christophe Petit Tesson/MAX PPP

La France va rendre légalement un sabre historique au Sénégal et vingt-six objets du patrimoine béninois. Cette décision inédite n’ouvre cependant pas la voie à la restitution de toutes les œuvres africaines pillées pendant la colonisation.

Cotonou avait reçu une fin de non-recevoir quand, en juillet 2016, les autorités béninoises avaient réclamé à la France la restitution de « trésors pillés » lors de la période coloniale. Quatre ans plus tard, le gouvernement français a changé, son positionnement aussi.

Mercredi 15 juillet, un projet de loi porté par la nouvelle ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, et le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves le Drian, qui prévoit la restitution de biens culturels au Sénégal et au Bénin a été examiné en Conseil des ministres. Une première.

Si celui-ci est voté au Parlement, la loi va acter, sous un délai maximal de un an, à compter de sa publication au journal officiel, le transfert de propriété du sabre avec fourreau du conquérant El Hadj Oumar Tall, fondateur de l’empire Toucouleur qui avait été symboliquement remis – sous forme de prêt de cinq ans  – par la France, au président Macky Sall, lors de la visite à Dakar du Premier ministre Édouard Philippe.

Ce sabre avait été confisqué par le général Archinard qui avait participé à la conquête coloniale de l’Afrique de l’Ouest à la fin du XIXème siècle.

Pillages d’œuvres

Cette loi va également permettre à Emmanuel Macron d’honorer une promesse qu’il avait formulée à Ouagadougou en novembre 2017, à savoir, « rendre vingt-six œuvres au Bénin » qui appartiennent au « Trésor de Béhanzin ». Parmi ces objets, seront entre autres restitués la statue d’anthropomorphe du roi Ghézo, celle du roi Béhanzin, la porte du Palais Royal d’Abomey … des oeuvres hautement symboliques pour le Bénin, autrefois appelé le Royaume de Dahomey.

Entreposées au Musée du Quai-Branly, ces œuvres avaient été pillées lors du sac des palais des rois d’Abomey par les troupes coloniales françaises. Trônes et sceptres royaux, bracelets d’argents et d’étain, pièces d’or, portes sacrées, statues anthropomorphes furent apportées en France, tels des trophées, par le général Alfred Amédée Dodds en 1892.

Les prédécesseurs du président français n’avaient jamais accepté de suivre cette voie

« Ce projet de loi relatif à la restitution des œuvres africaines exprime la volonté du président Macron de changer son approche vis-à-vis de l’Afrique. Ses prédécesseurs n’avaient jamais accepté de suivre cette voie », se réjouit-on à l’Élysée.

Une jurisprudence Bénin et Sénégal

Une victoire pour la jeunesse africaine, considère Marie-Cécile Zinsou, historienne de l’art et présidente de la fondation Zinsou qui se consacre à l’art contemporain.  « La mission fondamentale du patrimoine va permettre à la jeunesse africaine d’avoir accès à son histoire avec la conditionnalité qu’une fois que la loi est votée, la France devra restituer les œuvres africains. »

Puis de conclure : « Ce projet de loi crée un précédent, et je pense que le jour où le Mali et la Côte d’Ivoire vont aussi faire des demandes, celles-ci vont être écoutées, car il y aura déjà eu la jurisprudence Bénin et Sénégal ».

Mais cette loi va-t-elle ouvrir le droit à la restitution d’œuvres à tous les pays qui en feront la demande auprès de la France ? La réponse est « non » car il n’existe pas de loi générale qui revient sur le caractère inaliénable des objets exposés dans les musées. Dans le projet de loi qui sera présenté à l’Assemblée nationale, c’est la loi spécifique de sortie de collection qui a été retenue.  « Le président préfère procéder au cas par cas », défend l’Élysée.

En effet, le principe d’inaliénabilité, conformément à l’article 451-5 du code de patrimoine qui stipule que « les biens constituants les collections des musées de France appartenant à une personne publique font partie du domaine public et sont à ce titre inaliénables », n’a pas été amendé comme le préconisait le rapport Sarr-Savoy.

Ainsi, la restitution ne concerne que le Sénégal et le Bénin et uniquement les objets précisés par le texte : le sabre d’El Hadj Oumar Tall et les 26 œuvres béninoises promises par le président français.

Les pays comme la Côte d’Ivoire ou encore le Mali qui demanderont à la France de leur restituer leurs biens patrimoniaux devront eux aussi se soumettre au calendrier législatif français. À terme, ces lois ad hoc risquent de fortement ralentir le processus de restitution.

Restitution sous conditions ?

Si la France a promis de rendre un certain nombre de biens, elle ne compte pas le faire dans n’importe quelles conditions. Le ministère de la Culture s’est engagé  d’accompagner dans une certaine mesure les pays auxquels il restitue les œuvres d’art. Cela va passer par la formation professionnelle, notamment au métier de la conservation. La France exige également que les pays concernés possèdent des espaces pour conserver de manière durable les objets restitués.

Alors qu’en matière muséale le Sénégal semble bien loti – Dakar a récemment inauguré le musée des civilisations noires –, ce n’est pas forcément le cas pour le Bénin, et la France compte apporter sa pierre à l’édifice.

C’est dans ce cadre que Paris a signé, en décembre 2019, avec Cotonou, un programme commun de travail entre les deux pays. Celui-ci prévoit l’appui à la construction, à Abomey, dans le sud du pays, du Musée de l’épopée des amazones et des rois d’Abomey et la rénovation des palais existants, avec un financement de 14 millions d’euros de la part de l’Agence française de développement (AFD).

Cette démarche bien que vertueuse ne doit néanmoins pas se substituer aux décisions des  pays.  Il appartient avant tout aux États africains de juger s’ils sont en capacité ou non de réceptionner des œuvres qui leur ont été retirées pendant la période coloniale.

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