Politique

Tunisie : pourquoi Elyes Fakhfakh a été contraint de démissionner

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Mis à jour le 16 juillet 2020 à 16h31
Conférence de presse d'Elyes Fakhfakh, le 24 janvier 2020.

Conférence de presse d'Elyes Fakhfakh, le 24 janvier 2020. © 24 janvier 2020 : première conférence de presse de Elyes Fakhfakh franchement nommé par la Président de la République Kais Saied comme Chef de Gouvernement pour former le nouveau gouvernement et se soumettre au vote de confiance de l'Assemblée. Il a présenté les grandes lignes présidant à la formation de son gouvernement qu'il veut politque, réduit et homogène. « Ce sera un gouvernement harmonieux et restreint, qui ne comportera pas plus de 25 ministres, afin de garantir la plus grande efficacité. Il sera représentatif des compétences jeunes et féminines et sera annoncé dans les plus brefs délais © Nicolas Fauque

Engagé dans un bras de fer avec Ennahdha, éclaboussé par une affaire de conflit d’intérêts, le Premier ministre tunisien n’avait d’autre choix que de quitter la tête du gouvernement.

Même s’il elle était régulièrement évoquée depuis plusieurs semaines, la démission du chef du gouvernement tunisien, Elyes Fakhfakh, présentée au président de la République, fait l’effet d’un coup de théâtre.

Et cet énième rebondissement dans l’histoire tumultueuse entre l’exécutif et le législatif sera certainement suivi de nouvelles péripéties lors du quinquennat en cours. En jeu : le pouvoir que Le Bardo et Carthage ont du mal à se partager, un problème qu’un changement de personne ne suffira pas à résoudre.

« Le fond du problème ne sont ni les hommes, ni les idéologies mais le rapport de force mis en place par Ennahdha », assène un observateur qui explique ainsi l’offensive répétée menée par le premier parti de l’hémicycle contre Elyes Fakhfakh, dont le tort est d’avoir été choisi par le chef de l’État à la tête de l’exécutif.

Une menace aux yeux d’Ennahdha

Les équilibres, ou plutôt les déséquilibres, sont tels que, depuis les élections législatives et présidentielle de 2019, la crise est devenue la norme.

Résultat, Elyes Fakhfakh a été contraint de claquer la porte. Il a certainement pensé pouvoir remporter la partie vis-à-vis d’Ennahdha mais c’était oublier que le parti n’est jamais aussi bon, mobilisé et retors que lorsqu’il se sent en danger.

Or Fakhfakh a été vu comme une menace. Rien n’aurait dû l’amener aux commandes de la Kasbah. Son parti avait réalisé un score insignifiant aux législatives et il avait lui-même subi un revers cuisant à la présidentielle.

Il avait choisi son gouvernement sans tenir compte de la composition du parlement

C’est cependant lui qui avait été désigné par le président Kaïs Saied et qui a choisi son gouvernement sans tenir compte de la composition du parlement.

Ce sera aux yeux d’Ennahdha sa principale faute. Les arguments du parti au référentiel islamiste sont imparables : « Le chef de l’exécutif ne pouvait pas exclure les partis Qalb Tounes et Al Karama et s’attendre à avoir l’appui de l’Assemblée », relève une députée d’Ennahdha.

Pas irréprochable

La formation conduite par Rached Ghannouchi l’avait répété sur tous les tons et même menacé de quitter le gouvernement la veille de sa mise en place, mais Fakhfakh a préféré se montrer intransigeant.

Un entêtement de trop qui lui a coûté son poste et surtout démontré qu’il n’avait pas les capacités politiques pour composer avec l’ambivalence de ceux qui prônent la politique du consensus mais n’hésitent pas à manœuvrer pour en finir avec leurs adversaires.

« Pour contrer Ennahdha, il faut être irréprochable. Fakhfakh ne l’a pas été avec l’affaire de marché public qui a été savamment médiatisée par ses détracteurs pour l’éclabousser », reconnaît un membre du Premier ministère.

Fakhfakh n’avait d’autre choix que de démissionner. Autrement, il aurait été l’objet d’une motion de retrait de confiance à l’Assemblée, qui aurait été l’équivalent d’un opprobre public.

Baroud d’honneur

Dernier tacle de Fakhfakh : alors qu’il gère désormais les affaires courantes, il lance un remaniement et écarte tous les ministres d’Ennahdha. Un baroud d’honneur inutile puisque son départ rend le gouvernement également démissionnaire. Il n’empêche. Fakhfakh signifie qu’il refuse de jouer l’apaisement et continue d’opérer malgré l’hallali.

Il revient désormais à Kaïs Saied de désigner le nouveau Premier ministre

En revanche, cette démission est un atout pour Kaïs Saied. Selon la Constitution, il revient au président de désigner le successeur du Premier ministre, alors que le retrait de confiance par le Parlement aurait donné à l’hémicycle cette prérogative. Mais qui choisira-t-il ? Tirera-t-il les leçons du mandat de Fakhfakh en associant Ennahdha à ses consultations ou fera-t-il cavalier seul ?

Kaïs Saied n’a pas l’appui d’un parti mais il a celui de mouvements, comme le Courant Démocrate et Echaab, qui revendiquent une fibre révolutionnaire commune avec le président.

Crise politique

Dans les faits, personne n’a de solution et la Tunisie est toujours dans l’impasse. La situation demeure très précaire et la crise politique semble s’inscrire dans la durée.

À moins que l’Assemblée ne se décide sérieusement à revoir la loi électorale pour éviter un morcellement de l’hémicycle et à apporter des retouches au système parlementaire qui favorise la paralysie. À moins qu’une figure fédératrice réussisse à calmer les esprits et rétablir les priorités.

Rien n’est joué : les débats ne font que commencer, d’autant que sous l’état d’urgence, qui prévaut jusqu’en novembre 2020, l’Assemblée est en plénière permanente.

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