Diplomatie

Derrière les troubles au Haut-Karabagh, la rivalité entre Russie et Turquie

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Mis à jour le 22 juillet 2020 à 16h36

Par  Jean-Louis Gouraud

Ancien directeur de la rédaction de Jeune Afrique, actuel codirecteur de la rédaction de La Revue, Jean-Louis Gouraud est également un expert du monde du cheval.

Entre le 12 et le 14 juillet 2020, des affrontements dans la région de Tovuz ont provoqué la mort d’une quinzaine de personnes.

Entre le 12 et le 14 juillet 2020, des affrontements dans la région de Tovuz ont provoqué la mort d’une quinzaine de personnes. © Ilham Mustafa/Sputnik/AFP

Le conflit, dans cette enclave caucasienne que se disputent l’Arménie et l’Azerbaïdjan, reflète la confrontation entre Moscou – allié des Arméniens – et Ankara – soutien des Azerbaïdjanais turcophones – sur les scènes syrienne et libyenne.

La guerre à fleurets mouchetés à laquelle se livrent les Russes et les Turcs en Libye depuis trois mois a été souvent analysée comme un prolongement de celle qui les oppose depuis plus longtemps en Syrie. Le fait d’empêcher Haftar – soutenu par Moscou – de s’approcher davantage de Tripoli n’est-il pas une façon de rendre la monnaie de sa pièce à Poutine, qui a contenu l’avancée d’Erdogan dans les territoires kurdes de Syrie ?

Pas d’affrontement direct, mais un soutien très actif à des factions locales opposées : on se fait la guerre sans s’entretuer et l’on peut ainsi continuer à se parler, en toute hypocrisie, entre gens de bonne compagnie…

Ce petit jeu dangereux connaît depuis quelques jours un développement inattendu, à quelques milliers de kilomètres de la Tripolitaine, quelque part entre mers Noire et Caspienne, au cœur du Caucase.

Violente dissension

On sait que perdure en ces lieux un de ces fameux conflits gelés dont la persistance ne s’explique que parce qu’elle arrange, au fond, ceux-là même qui auraient les moyens de les régler : lors de l’éclatement de l’Union soviétique, deux des républiques qui la constituaient, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ont connu une violente dissension à propos d’un territoire – le Haut-Karabagh – peuplé en majorité d’Arméniens mais appartenant à l’Azerbaïdjan.

À la suite d’une épuration ethnique, plus d’un million d’Azerbaïdjanais furent chassés de chez eux

Soutenues par Moscou, pas mécontente de donner une leçon aux Azerbaïdjanais qui avaient une fâcheuse tendance à prendre leurs distances avec l’ancienne puissance tutélaire, les forces arméniennes se sont alors emparées non seulement de l’enclave, mais de l’ensemble des terres situées entre elle et l’Arménie, soit, au total, 20 % du territoire azerbaïdjanais !

À la suite de ce qu’il faut bien appeler une épuration ethnique, plus d’un million d’Azerbaïdjanais de souche furent chassés de chez eux, et constituent depuis lors – soit une trentaine d’années – une masse de réfugiés qui n’aspirent qu’à revenir chez eux.

Un conflit « utile »

Pour tenter de mettre fin au conflit, l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) a créé dès 1992 une structure, appelée Groupe de Minsk, qui a fait, depuis lors, preuve éclatante de sa totale inefficacité.

Il faut dire que ce groupe étant coprésidé par les États-Unis, la France et la Russie, les chances d’aboutir à une solution étaient faibles, Washington étant totalement indifférent au sujet, Paris, impuissante et Moscou peu désireuse de dégeler un conflit dont il se sert fréquemment : tantôt pour convaincre l’Arménie d’adhérer à l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective, structure d’influence russe censée contrebalancer l’OTAN), tantôt pour rappeler à l’Azerbaïdjan son état de dépendance lorsque cette dernière cherche à rééquilibrer ses relations avec les trois encombrantes puissances qui l’entourent (Iran, Turquie et Russie).

À intervalles réguliers, des escarmouches, hélas mortelles, rappellent au monde que l’affaire du Haut-Karabagh n’est pas réglée. Ces dernières avaient lieu jusqu’à présent le long de la ligne de front située à la lisière de l’enclave disputée.

Cette fois, les 12, 13 et 14 juillet dernier, c’est dans la région de Tovuz, c’est-à-dire directement sur la frontière entre les deux pays, qu’elles ont provoqué la mort d’une quinzaine – pour le moment – de personnes, civiles ou militaires.

Pompier pyromane

En laissant l’Arménie prendre de telles initiatives, la Russie, est-on tenté de penser, veut montrer sans doute à la Turquie (qui apporte un soutien inconditionnel à l’Azerbaïdjan turcophone) qu’elle dispose encore de quelques moyens de gêner son expansionnisme.

D’autres analyses y voient une tentative du nouveau président arménien de faire diversion à un moment où son bilan économique apparaît comme désastreux.

Moscou n’imposera aucun infléchissement de la position de l’Arménie, puissance occupante.

Naturellement, les Arméniens de la diaspora, dont on connaît l’habileté à susciter la compassion, disent leur pays victime d’agression et soulignent le fait que « les dépenses militaires de l’Azerbaïdjan sont supérieures à la totalité du budget de l’Arménie » – sans qu’on sache très bien de quel budget il est ici question -, confirmant, de façon paradoxale, le fait que seul un soutien de l’armée russe peut expliquer l’équivalence des forces en présence.

Aux dernières nouvelles, en bon pompier pyromane, Moscou aurait appelé les deux pays à la retenue. Mais il n’est pas difficile de prévoir qu’il n’imposera aucun infléchissement de la position de l’Arménie, puissance occupante. Du moins, aussi longtemps que l’influent ministre des Affaires étrangères de Poutine sera aux commandes : Sergueï Lavrov, il faut le savoir, est d’origine arménienne. Tout comme, d’ailleurs, le nouveau Premier ministre russe, Mikhaïl Michoustine.

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