Pétrole & Gaz

Libye : quand Khalifa Haftar utilise le pétrole comme instrument de chantage

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Mis à jour le 10 août 2020 à 12h05
Dépôt de l'entreprise publique Brega, qui commercialise l'essence et le gaz pour le compte de la National Oil Company, à Tripoli, le 13 juillet 2015.

Dépôt de l'entreprise publique Brega, qui commercialise l'essence et le gaz pour le compte de la National Oil Company, à Tripoli, le 13 juillet 2015. © Cyril Marcilhacy/Item/MAX PPP

Alors que la production de pétrole est de nouveau à l’arrêt en Libye, la compagnie pétrolière nationale (NOC) pointe du doigt les Émirats arabes unis, alliés de Khalifa Haftar.

« Sans pétrole, les Libyens meurent de faim, prévenait l’ancien envoyé spécial des Nations unies Ghassan Salamé en début d’année. Il ne faut pas jouer avec le pétrole parce que c’est le seul gagne-pain du pays. » Mais, à partir de janvier, les robinets de l’or noir ont été ouverts puis refermés à plusieurs reprises. Depuis six mois, la production de pétrole est presque à l’arrêt en Libye : en quelques semaines, elle est passée de 1,2 million à 97 000 barils par jour.

Ce 10 juillet, enfin, les exportations semblaient pouvoir reprendre. Le pétrolier Kriti Bastion était prêt à charger depuis le port d’Al-Sedra, un des principaux terminaux du pays, comme l’annonçait la National Oil Corporation (NOC) en faisant état de 6,5 milliards de dollars de perte.

Nouveau blocus

Mais quelques heures après le satisfecit du ministre de l’Intérieur de Tripoli, Fathi Bashagha, le 11 juillet, Khalifa Haftar a décrété un nouveau blocus de la production. Elle ne reprendra que « sous certaines conditions ».

« L’objectif du maréchal de l’Est est d’être partie prenante dans la redistribution de la rente pétrolière. Jusqu’à présent, les revenus de la NOC, la compagnie pétrolière nationale libyenne, dont le siège se trouve dans la capitale, étaient versés dans les caisses de la Banque centrale de Tripoli. Haftar n’y a théoriquement pas accès », explique David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché à l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas).

Pour la NOC, les Émirats arabes unis auraient convaincu Haftar de ne faire aucun compromis.

La réaction de la NOC ne s’est pas fait attendre : dans un communiqué publié sur son site, la compagnie accuse ouvertement les Émirats arabes unis, alliés du camp pro-Haftar, d’avoir convaincu le maréchal de ne s’abaisser à aucun compromis.

Arme de guerre

Si l’argent du pétrole est accumulé en Tripolitaine, où siège le Gouvernement d’entente nationale de Fayez al-Sarraj (GNA), 80 % des réserves se situent dans le sud et dans l’est du pays, dans une région contrôlée depuis 2016 par les forces fidèles à Haftar : le Croissant pétrolier. 

Ainsi, les luttes qui opposent sur le terrain les forces des deux camps rivaux n’épargnent pas la question des ressources. Et le pétrole, principale source de revenus du pays, si ce n’est la seule, devient une véritable arme de guerre.

« Cette situation va détruire l’économie libyenne. Le pétrole et le gaz permettent de payer les salaires des Libyens… Nos réserves financières vont s’épuiser rapidement », s’inquiétait le président de la NOC, Moustafa Sanalla, en février 2020, en rappelant la « neutralité de la compagnie pétrolière nationale » dans le conflit.

 Mais ces garanties ne suffisent pas. Les accusations du maréchal se sont multipliées depuis les rumeurs d’une visite à Istanbul du gouverneur de la Banque centrale de Tripoli, Al-Siddiq Al-Kabir, pour discuter de « transferts et dépôts financiers » avec ses homologues turcs, rapporte Al-Arabiya.

Haftar accuse le GNA de financer la présence des mercenaires étrangers pro-Turcs

« Khalifa Haftar accuse le GNA d’utiliser cet argent pour financer la présence des mercenaires étrangers pro-Turcs et prétend revoir le fonctionnement de ladite banque centrale. Il veut que les revenus du pétrole soient placés sur un compte à l’étranger dans la perspective d’une redistribution équitable au niveau des régions, sous supervision internationale », explique encore David Rigoulet-Roze.

Un accord sur la table

Cette option semble pourtant « irréaliste », selon Claudia Gazzini, spécialiste de la Libye pour International Crisis Group, qui confirme qu’un accord de répartition est effectivement sur la table. 

« Pour l’instant, Fayez al-Sarraj a accepté que l’argent de la rente pétrolière soit versé sur un compte de la NOC, et pas à la Banque centrale de Tripoli », explique-t-elle.

Bureaux de la National Oil Corporation à Ras Lanouf, en Libye

Bureaux de la National Oil Corporation à Ras Lanouf, en Libye © AFP

De l’autre côté, Haftar demande aussi depuis 2018 le remplacement du chef de l’institution financière et un audit des comptes de la part des Nations unies pour déterminer comment ces revenus ont été dépensés. « Un accord sur ces deux points pourrait déjà débloquer la situation », estime encore la chercheuse.

Faute de quoi une nouvelle escalade dans la violence est à craindre. « La fermeture des champs pétroliers à long terme pourrait donner lieu à une opération militaire de Tripoli et ses alliés turcs dans l’Est, avec l’objectif de reconquérir ces zones stratégiques », prévient Gazzini.

2 millions de barils par jour en 2024

Si le pays, qui dispose des réserves les plus abondantes d’Afrique, reprend ses exportations, la NOC prévoit de revenir à une production de 2 millions de barils par jour en 2024.

Mais alors que les puits libyens ne pompent pas, le marché pétrolier mondial a subi au début de 2020 le choc de la baisse de la demande, conduisant à une surproduction à la suite de la crise engendrée par le Covid-19. En dépit de l’accord Opep++ de la mi-avril 2020 réduisant la production, il peine à retrouver un niveau de prix stabilisé.

« Il s’agit d’un élément à prendre en compte. Si, comme il est avancé par Mustafa Sanalla, les Émirats sont intervenus, c’est sans doute pour maintenir une pression sur l’échiquier libyen, mais pas seulement. Fermer les robinets n’est pas nécessairement contingent », conclut David Rigoulet-Roze.

Et ce même si le prince héritier saoudien, allié du prince héritier d’Abou Dhabi, a récemment déclaré après l’annonce avortée d’une reprise de la production libyenne : « Nous n’interférons pas dans la reprise de la production pétrolière de la Libye. »

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