Sécurité

Cameroun : dans le Nord-Ouest, l’impossible cohabitation entre « Mbororos » et anglophones

Réservé aux abonnés | | Par - à Yaoundé
Mis à jour le 19 juillet 2020 à 11h08
Une femme Mbororo, au Cameroun, en 2015.

Une femme Mbororo, au Cameroun, en 2015. © Jorge Fernandez/LightRocket via Getty Images

Plus connus sous le nom de « Mbororos », les Fulanis du Nord-Ouest sont devenus des acteurs à part entière du conflit qui sévit dans cette région anglophone du Cameroun. Victimes des milices sécessionnistes, ces populations sont aussi accusées d’exactions.

C’est une crise dans la crise. À quelque 200 kilomètres de Bamenda, la capitale de la région du Nord-Ouest, les collines verdoyantes de Ndu – dans le département du Ndongang-Mantung – ont beau offrir du pâturage à profusion en cette saison de pluie, les pasteurs Fulanis et leurs troupeaux qui inondent habituellement ces terres se font rares. Les bergers de cette communauté de nomades s’étaient pourtant sédentarisés dans la région. Mais en raison de la résurgence de tensions avec des membres de la communauté chrétienne Grassfields autochtone, ils ont pour la plupart quitté les lieux.

Plus connus sous le nom de « Mbororos », les Fulanis se disent victimes d’exactions de milices sécessionnistes qui luttent pour l’indépendance du Cameroun anglophone. Et dénoncent des intimidations, kidnappings, assassinats, ainsi que le vol de bétails et d’autres biens.

Les sévices recensés ces dernières semaines illustrent l’ampleur des violences. Le 25 juin, un meurtre avait lieu à Bui. Un autre était recensé deux jours plus tard, à Njila. Le 7 juillet, un enfant de 10 ans et sa mère étaient découpés à la machette à Ndu.

Acteurs à part entière du conflit

Au fil des jours, le tribut payé par la communauté Mbororo s’est alourdi. Selon l’ONG Justice and dignity campaign, une organisation de défense des droits de cette minorité, 11 755 membres des près de 80 000 Mbororos vivant dans le Nord-Ouest ont dû quitter la région en raison des violences.

La même organisation dénombre au moins 250 personnes tuées, tous Fulanis, depuis le début de la crise en 2016. Selon la même source, 475 maisons ont été incendiées, et 2 600 têtes de bétail tuées. Plus de 150 millions de F CFA ont par ailleurs été reversés à des groupes sécessionnistes en guise de rançons. Un très lourd bilan, qui fait de cette communauté l’une des plus affectées par la crise anglophone.

Mais alors que les Mbororos clament être victimes des milices sécessionnistes « ambazoniennes », la participation de certains membres de ce clan à des expéditions meurtrières, civiles ou militaires, a contribué à faire d’eux des acteurs à part entière du conflit. Longtemps soupçonnés par les populations de collaborer avec des militaires, le récit du massacre de Ngarbuh, survenu le 14 février dernier, a officialisé la proximité existante entre les groupes Mbororos et les forces de défense, et surtout mis en lumière leur fonctionnement.

Ce jour-là, deux militaires, un gendarme et dix membres d’un comité de vigilance fulani ont ouvert le feu sur de présumés séparatistes reclus dans le petit village de Ngarbuh, avant d’incendier les habitations pour masquer le décès de civils, « victimes collatérales » de cette incursion. Selon l’ONU, 22 personnes, dont 15 enfants et deux femmes enceintes, ont perdu la vie dans les flammes. « C’était la preuve, s’il en fallait encore, que des Fulanis participent à des expéditions armées avec des conséquences sur les civils », fait remarquer Alfred Kongnyuy, journaliste basé à Bamenda.

Les langues se délient

Dans le rapport de la commission d’enquête mise en place par les autorités camerounaises à la suite du massacre, la responsabilité de Mbororos a été clairement établie. Les membres du comité de vigilance, dit le texte, sont accusés d’avoir « participé à une opération ayant causé la mort de plusieurs personnes et des incendies de maisons. » Seulement, quatre mois après les faits, ni l’identité, ni les traces des coupables n’ont à ce jour été retrouvées.

Les Ambaboys attaquent régulièrement les Fulanis. Mais lorsque ces derniers veulent riposter, ils s’attaquent plutôt à la population. »

Depuis la diffusion de cette note reconnaissant officiellement l’implication de Mbororos dans des violences contre les civils, les langues se délient au sein de la communauté Grassfield pour dénoncer à leur tour des crimes. « Les Ambaboys attaquent régulièrement les Fulanis. Ils volent leurs bétails et se réfugient en brousse. Mais lorsque les Fulanis veulent riposter, ils s’attaquent plutôt à la population, affirme Calvin Moffor, un habitant de Naikom (près de Wum, NDLR) aujourd’hui réfugié à Bamenda. L’année dernière, les Fulanis ont tué deux personnes dans notre village. »

Dans un courrier adressé au préfet du Ndongang-Mantung le 11 mai dernier, le chef du village Ntubaw sollicitait l’intervention des autorités administratives face à la « série d’attaques menées par les Fulanis. » Celles-ci auraient conduit à créer « une atmosphère de tensions qui empêche une cohabitation harmonieuse des populations autochtones et des Mbororos. »

Un conflit historique

Les attaques contre les Mbororos – qui ne sont pas les seules populations à être victimes des milices sécessionnistes – trouvent leur origine dans le conflit historique qui les opposent aux populations Grassfields autochtones. Selon l’historien Jabiru Mohammadou Adamou, les prémices de ce conflit remontent au XXe siècle, lorsque la région était encore sous administration britannique. Fuyant le Nigeria, les Fulanis s’étaient installés sur les collines de Sabga, Wum et Santa, avec la bénédiction des chefs autochtones.

Chaque communauté a commencé à grignoter sur les terres des autres, ce qui a provoqué des tensions. »

« Il n’y avait aucun document à cette époque. Seule la parole des chefs faisait foi. Mais avec l’accroissement de leur population respective, chaque communauté a commencé à grignoter sur les terres des autres, ce qui a provoqué des tensions. Les autochtones ont alors commencé à réclamer que les Fulanis leur rendent les terres obtenues de leurs parents », explique cet enseignant-chercheur à l’École normale supérieure de Yaoundé.

À ce problème foncier sont venus se greffer des enjeux politiques. Dans les années 90, un vent de démocratie souffle sur le Cameroun. Avec le retour au multipartisme, les populations autochtones Grassfield adhèrent en masse au SDF emmené par Ni John Fru Ndi. Courtisée, la communauté Mbororo fait cependant le choix de soutenir l’UNDP de Bello Bouba Maigari – un musulman originaire du Nord comme eux – à la présidentielle de 1992.

« Le soutien à Bello Bouba Maigari en lieu et place de Fru Ndi a été vu par les autochtones comme une trahison », rapporte Jabiru Mohammadou Adamou.

Une collaboration assumée par l’armée

Le même scénario s’est reproduit en 2016, au tout début de la crise anglophone. En quête de soutiens auprès des populations, les milices sécessionnistes ont reçu une fin de non-recevoir de la part de la communauté Mbororo, qui s’est fermement prononcée contre la sécession. Cette prise de position est le ferment des attaques des milices sécessionnistes, qui ont promis de récupérer les terres cédées par leurs ancêtres si l’indépendance était obtenue.

Pour se défendre, les comités de vigilance fulanis tournent à plein régime. Ces petits groupes de bergers, souvent armés de machettes, ont pour mission de protéger les membres et les biens du clan. Du coté des autochtones, les populations accusent les forces de défense d’entretenir un silence complice face à ces groupes de Mbororos « qui ne se contentent pas de se défendre ». « L’armée ne fait rien pour les arrêter lorsqu’ils dépassent les bornes », ajoute Calvin Moffor.

Des accusations réfutées par l’armée, qui assume toutefois sa collaboration avec « les comités de vigilance de Mbororos comme d’autochtones ». « Le Cameroun a fait le choix d’une défense populaire qui peut inclure des civils, explique un haut cadre de militaire. Nous avons opté pour l’instauration des comités de vigilance qui se démarquent des groupes d’autodéfense par le fait qu’ils ne portent pas d’armes. On a utilisé cette technique au Nord face à Boko Haram et cela a porté ses fruits. Il n’y a qu’un seul ennemi dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest : ce sont les terroristes sécessionnistes.»

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