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Débarquement de la baie des Cochons

Le 17 avril 1961, vers 2 heures du matin, 1 500 émigrés cubains anticastristes, financés, armés et entraînés par les États-Unis, débarquent à Playa Girón et à Playa Larga, deux plages situées dans la baie des Cochons, à moins de 200 kilomètres au sud-est de La Havane. Pour la CIA, l’opération I.D. (Invasion Day) vient de commencer, mise en uvre par la Brigade 2506. Voilà pour les noms de code.
Pour ce qui est de l’objectif, il est assez simple : couper l’île en deux – séparer La Havane de Santiago, jugée très favorable au régime -, et établir une tête de pont capable de résister deux semaines, le temps, pense-t-on à la CIA, qu’une partie de la population se rallie à un hypothétique « Conseil révolutionnaire provisoire » dont le premier acte serait de demander l’aide du grand voisin. Le président américain pourrait alors envoyer l’armée, les Cubains seraient battus, et le tyran Castro renversé

Mais rien ne se passe comme prévu. En soixante-douze heures, les combattants anticastristes sont tués ou faits prisonniers, leurs navires coulés, et plusieurs avions partent en fumée. L’opération I.D. est un fiasco retentissant, qui entre dans l’Histoire comme « le désastre de la baie des Cochons ». Si le débarquement échoue lamentablement, ce n’est pourtant pas faute d’avoir été préparé. Dès la fin de 1959, l’administration Eisenhower prend la décision d’appliquer à Cuba « la solution Guatemala », en référence au coup d’État qui renversa en 1954 le régime de gauche du président Jacobo Arbenz. Autorisation est donc donnée au Pentagone et à la CIA d’organiser et d’entraîner militairement les exilés cubains. Une décision que confirmera John F. Kennedy dès son arrivée à la tête du pays, en janvier 1961.
Des camps d’entraînement sont installés au Guatemala et au Nicaragua, d’où partiront les assaillants. Plus tard, d’autres camps seront même ouverts sur le territoire américain, en Louisiane et en Floride. Pour ce qui est du secret de l’opération, c’est plutôt raté, l’émigration anticastriste étant infiltrée depuis le début par des agents cubains.
Toujours est-il qu’après la suppression des importations de sucre, après l’embargo économique total et la rupture des relations diplomatiques, l’heure de l’action armée a sonné pour Washington. Seulement voilà, Castro n’est pas Arbenz, ni Cuba le Guatemala. En deux ans, Castro a eu le temps de mettre sur pied son appareil de défense, d’acheter des armes à l’URSS, à la Belgique et à l’Allemagne de l’Ouest, et de créer des milices populaires qui quadrillent le territoire. Elles joueront d’ailleurs un rôle essentiel en ripostant, avant l’aube, aux assaillants, qui ne peuvent plus progresser vers le nord. Deuxième surprise pour les envahisseurs : des avions tirent sur les navires américains. À la mi-journée, quatre ont été coulés. Le 18 avril, l’artillerie et les chars cubains entrent en action. L’aviation des assaillants perd alors la suprématie dans le ciel. Le 19 avril, le piège se referme. Pris de panique, ils fuient, abandonnent leurs armes, changent d’habits pour tenter de se fondre dans la population. À 17 h 30, moins de soixante-douze heures après le débarquement, le dernier réduit, Playa Girón, est repris par l’armée cubaine.

Dans cette affaire, Washington a commis deux erreurs fatales. Il a sous-estimé la capacité militaire de La Havane, ignorant au passage l’efficacité des milices révolutionnaires, et a surestimé la fragilité du régime fidéliste. Sur la foi des informations fournies par les exilés, la CIA s’était imaginé que le peuple se soulèverait, que les miliciens retourneraient leurs armes contre « le dictateur barbu » dès l’annonce du débarquement. Ce qui montre à quel point le département d’État et la CIA s’étaient trompés sur la réalité cubaine.
Dans le quotidien Le Monde en date du 22 avril 1961, Claude Julien écrivait : « Fidel Castro est un dictateur parce qu’il n’a pas organisé d’élections. [] Mais les paysans préfèrent la réforme agraire de Fidel Castro aux élections du régime Batista. Fidel Castro est impopulaire parce qu’il a nationalisé les entreprises privées. Mais le peuple cubain a plus d’écoles, de logements, de travail, peut mieux – ou moins mal – se nourrir et s’habiller. »
Aujourd’hui, il suffit de préciser qu’il est vrai qu’à l’époque c’était vrai. À l’entrée de la ville, en tout cas, un panneau proclame fièrement : « Girón : première défaite miliaire yankee en Amérique latine. » Et ça, ce n’est pas rien.

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