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Pourquoi « Black is King », le nouveau film de Beyoncé, fait polémique

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Beyoncé dans “Black Is King”

Beyoncé dans “Black Is King” © Travis Matthews

Un an après la sortie de « The Lion King : The Gift », Queen Bey dévoile une nouvelle production Disney. Réalisé à la manière d’un long clip ultra-léché, ce condensé de l’histoire des Noirs divise.

« Impossible de visionner le film avant sa sortie », prévient l’attachée de presse du nouvel album visuel de Beyoncé, Black is King, dont la diffusion est prévue sur Disney+ le 31 juillet. Mais la bande annonce d’à peine 1’30 aura suffi à attirer les foudres des féministes africaines-américaines, notamment des plus jeunes.

Romantisation de l’Afrique, syncrétisme culturel, esthétique précoloniale, appropriation culturelle, « wakandafication » (en référence au royaume de Wakanda, pays africain fictif où se déroule l’histoire de la production Marvel Black Panther)… Les critiques vont bon train et sont radicales.

« Je suis lassée de ces tropismes et symboliques répétés à l’envi qui homogénéisent et essentialisent les cultures africaines dans le seul but de promouvoir le capitalisme noir », a par tweeté Jade Bentil, une étudiante en black feminism à l’université d’Oxford d’origine ghanéo-nigériane.

Même son de cloche du côté de Judicaelle Irakoze, une afro-féministe revendiquée suivie par plus de 30 000 personnes sur Twitter, qui regrette que Beyoncé « utilise son statut et son pouvoir pour glorifier l’africanité en faisant le jeu du white gaze (regard blanc) ».

Amazone version bling bling

Dès les premières secondes de la bande-annonce ultra-léchée de Black is King, Beyoncé apparaît à califourchon sur un cheval, vêtue d’une peau de bête et auréolée de cornes de zébu. Cet imaginaire iconographique n’est pas sans rappeler le film Touki Bouki réalisé en 1973 par le cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty. Une esthétique que la chanteuse avait déjà empruntée pour illustrer la campagne de sa tournée « OTR II » avec Jay-Z en 2018, sans aucune mention de l’auteur originel.

C’est une Queen Bey scintillant de mille feux, une rangée de colliers enfermant son cou et des lunettes étincelantes sur le nez, qui vient ensuite crever l’écran façon amazone du Dahomey version bling bling. Une fantasmagorie esthétisante tendance afro-futuriste qui ne fait pas l’unanimité.

Pourtant, selon la journaliste Sophie Rosemont, c’est justement « le rôle d’une pop-star que de formaliser un propos à travers un prisme esthétique. Même si le propos est politique, il faut le rendre beau, faire rêver », note l’autrice de Black Power, l’avènement de la pop culture afro-américaine à paraître en octobre chez GM éditions. Ainsi, la chanteuse annonçait dans un post Instagram vouloir « présenter des éléments de l’histoire des Noirs et de la tradition africaine (…) avec une touche moderne et un message universel ».

« On peut regretter que Beyoncé ne rende a priori pas compte de l’Afrique contemporaine, et enracine son imaginaire dans une Afrique tribale. D’autres musiciens avant elle, comme les artistes de free jazz dans les années 1950-1960, retournaient déjà à ces racines-là, rappelle Sophie Rosemont. Depuis, les références ancestrales ont tellement nourri la pop culture qu’il serait en effet temps de passer à autre chose. »

Symboliques biblique et yoruba

« Les ancêtres ne te quitteront jamais », scande ainsi la star de 38 ans dans un spoken word convoquant les negro spirituel songs chantées par les esclaves déportés aux États-Unis au XIXe siècle. Dans une robe blanche, elle se montre cette fois-ci telle une Madone berçant un nouveau-né près de la mer. Une séquence à la croisée des symboliques biblique et yoruba.

Kinitra Brooks, professeur de littérature africaine-américaine, spécialiste en féminisme noir, rappelait dans son ouvrage Lemonade Reader : Beyoncé, black feminism et spirituality paru en 2019, la prédominance des références aux religions ancestrales africaines dans le film Lemonade, extension de l’un des albums les plus politiques – pétri de protest songs sur la fierté noire et africaine – de Beyoncé sorti en 2016.

Dans l’une des séquences, Queen Bey se plaît à incarner la divinité yoruba Osun, déesse de l’amour, de la fertilité, protectrice des mères et des enfants, maîtresse des eaux douces. « L’élément liquide représente un retour réel ou symbolique aux eaux de l’océan Atlantique, qui font partie du passé ancestral et de la mémoire collective, rappelle l’autrice dans son livre. La présence de l’eau (…) rappelle la traversée Atlantique de l’Afrique aux Amériques », poursuit-elle.

Le pont entre l’histoire de l’Afrique et sa diaspora nourrit son identité artistique depuis 2016.

Un pont entre l’histoire de l’Afrique et sa diaspora qui ne cesse de nourrir l’identité visuelle et sonore de Beyoncé depuis 2016. Problème, cette narration séculaire finit par lasser. Surtout si celle-ci ne s’accompagne pas d’actions concrètes.

Cause noire

On a ainsi reproché à la reine du R&B de ne pas suffisamment se produire en Afrique. Mais c’est d’abord en faisant appel aux stars locales qu’elle fait vivre la culture africaine contemporaine.

Là où « Mickael Jackson et Rihanna se sont accaparés le sample du tube Soul Makossa de la star camerounaise Manu Dibango, sans mention aucune dans les crédits de leurs titres respectifs », rappelle Sophie Rosemont, Black is King est rythmé par des morceaux de l’album The Lion King : The Gift, tous signés d’artistes nigérians, sud-africains, ghanéens ou encore camerounais.

« Avec Beyoncé, les lignes bougent, estime la journaliste. Et son engagement va plus loin puisqu’elle investit également le terrain ». Lors de l’assassinat de George Floyd par la police du Minnesota, la chanteuse prenait ouvertement position contre les violences policières et demandait justice pour toutes les victimes dans une vidéo postée sur son compte Instagram.

Via sa fondation BeyGood, c’est à travers des gestes financiers que Beyoncé milite pour la cause noire. En juin 2020, elle recevait un BET Award pour son engagement humanitaire et philanthropique, notamment pour son programme venant en aide aux Noirs de Houston affectés par le coronavirus.

La pop star a également lancé une campagne de subventions à hauteur de 10 000 dollars à destination de petites entreprises lancées par des Noirs et sélectionnées en partenariat avec la NAACP (Association nationale pour la promotion des gens de couleur).

Beyoncé a les moyens de produire un film qui témoignera de l’Afrique contemporaine »

« En matière de pop attitude, Beyoncé n’a plus rien à prouver, en matière de famille non plus. Il faut rappeler qu’elle n’a pas été numéro 1 des charts depuis 2017 (Perfect Duet en featuring avec Ed Sheeran). Aujourd’hui, Beyoncé se réinvente », observe Sophie Rosemont.

Si le mannequin français d’origine réunionnaise et malgache Noémie Lenoir s’est rendue dans plusieurs capitales africaines pour accoucher d’un documentaire en lien avec les industries créatives du continent, « Beyoncé a largement les moyens et l’intelligence de produire un film qui témoignera de l’Afrique contemporaine… Je ne peux pas croire qu’elle n’y songe pas », conclut la spécialiste.

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