Diplomatie

« La transition politique touche à sa fin en Tunisie », selon Patrice Bergamini, ambassadeur de l’UE

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Mis à jour le 16 juillet 2020 à 10h16
Patrice Bergamini, ambassadeur de l'UE en Tunisie de 2016 à 2020.

Patrice Bergamini, ambassadeur de l'UE en Tunisie de 2016 à 2020. © UE

Avant de rentrer à Paris, où il réintégrera le Quai d’Orsay, l’ambassadeur européen à Tunis dresse un bilan de son mandat. Patrice Bergamini se dit confiant dans l’avenir du pays.

Ne pas être tunisien est-il une condition pour porter un regard positif sur l’évolution du pays ? On pourrait le croire à entendre Patrice Bergamini, ambassadeur de l’Union européenne à Tunis depuis 2016.

Après de multiples rencontres et échanges avec les responsables politiques et économiques du pays, l’homme de 49 ans à la barbe poivre et sel en est sûr : la Tunisie s’est engagée sur la voie d’une démocratie mature. Pour Jeune Afrique, il revient sur quatre années au service de la diplomatie européenne.

Jeune Afrique : Vous arrivez en fin de mandat, que retenez-vous de ces quatre années ?

Patrice Bergamini : De mon point de vue et sans flatterie aucune, ces quatre années ont permis de démontrer encore une fois l’exception tunisienne. En 2016, on pouvait être encore inquiets. Quand je suis arrivé, moins d’un an après la série d’attaques terroristes de 2015, dix-huit mois après des élections législatives et présidentielle, c’était l’année de l’attaque sur Ben Gardane.

La parole s’est libérée, notamment sur des sujets tabous, comme l’économie de rente.

Sachant qu’un processus de transition politique vers la démocratie n’est pas linéaire, j’avais pour priorité de consolider et d’aider à la poursuite de la transition démocratique, qui a débuté avec la révolution de 2011. Quatre ans plus tard, et c’est tout à l’honneur de la Tunisie, je suis convaincu que le processus de transition politique – quitte à aller contre le sentiment général et l’inquiétude – touche à sa fin.

Il reste des étapes ultimes fondamentales à franchir, comme l’établissement d’une Cour constitutionnelle et d’une loi sur le financement des partis politiques. Ce sont des gages de maturité démocratique qui font encore défaut, mais le sujet est présent dans tous les débats.

Les changements sont-ils irréversibles ?

En dehors de tous les acquis, la parole s’est libérée, notamment sur des sujets jusque-là tabous, comme l’économie de rente. Manifestement, dans les profondeurs du système, les résistances persistent. On se souvient des réactions virulentes et souverainistes quand j’avais partagé ma réflexion dans des médias.

Pour moi, il n’y a pas de démocratisation possible s’il n’y a pas à la fois transition politique et transition économique. Ce point a été difficile à faire accepter, car il implique de changer de modèle économique, rompre avec celui hérité de l’Empire ottoman, marqué par sa complexité bureaucratique, le système des autorisations, des monopoles, des licences, etc.

L’un des effets de la pandémie a été de libérer la parole dans la société, les médias, mais aussi au niveau des voix officielles gouvernementales.

Aujourd’hui, des ministres me disent que cette pandémie du Covid-19 les aura aidés à totalement assumer le fait qu’il faut mettre fin à l’économie de rente. L’enjeu est de poursuivre ce chemin vers une démocratie plus mature, vers une véritable transition économique sans que la détérioration de l’environnement régional ne remette en cause le franchissement de ces dernières étapes.

Avez-vous des regrets malgré votre enthousiasme ?

Nous aurons réussi avec toute l’équipe de l’ambassade de l’UE à tenir notre feuille de route. Nous y avons même adjoint deux points non prévus : le volet culture, avec une réelle attractivité débouchant sur la création d’emplois, et, dans un autre registre, la réorientation de 300 millions d’euros de la programmation économique.

Certains regrets quand même : on voudrait toujours aller plus vite, j’aurais aimé qu’en 2019, année électorale, les choses soient moins compliquées, ce qui aurait été le cas avec un Conseil constitutionnel. D’un point de vue tactique, j’aurais souhaité qu’on renforce les capacités des forces tunisiennes anti-engins explosifs improvisés (IED) afin qu’elles puissent accueillir des démineurs libyens.

Les visas instaurés dans le cadre de la lutte antiterroriste sont sans effet sur l’émergence de courants extrémistes

Subsiste-t-il des incompréhensions entre l’UE et la Tunisie ?

Il existe une incompréhension tunisienne et une incompréhension européenne, et les deux sont légitimes. La tunisienne tient à la question de la mobilité et des visas, et à la complexité des processus d’obtention malgré toutes les réalisations accomplies par la Tunisie depuis 2011 et tous les gages de maturité démocratique. Il est aujourd’hui démontré que les visas instaurés dans le cadre de la lutte antiterroriste sont sans effet sur l’émergence ou pas des courants extrémistes.

Sans revenir sur les accords de l’Aleca, l’incompréhension du point de vue européen repose sur le dossier agricole. La Tunisie a des productions de saison et une proximité géographique avec l’Europe qui lui donnent un avantage comparatif considérable par rapport aux autres pays de la région. La Tunisie a tout à gagner de l’offre européenne en matière agricole dont bénéficient déjà le Maroc, l’Égypte et la Jordanie. Il n’y a pas de pièges dans les relations que l’UE souhaite établir.

Actuellement, l’Europe est en crise. Le dialogue avec la rive Sud intéresse-t-il encore l’UE ?

Il y a d’abord deux problèmes récurrents : une sorte de clivage Est-Ouest au sein de la famille européenne, qui apparaît régulièrement selon les crises.

Lorsque cela va mal au sein de la famille Europe, on ne bouge plus, on ne réfléchit plus

Et le fait que, lorsque cela va mal au sein de la famille Europe, on ne bouge plus, on ne réfléchit plus. Or l’inverse du changement c’est le déclin. Il faut s’adapter, l’Europe affronte, comme tous les pays, un monde qui change tous les trois mois, donc nos problèmes se renforcent à chaque fois.

Depuis la première décennie du XXIe siècle, une sorte de climax mondial s’est installé avec la globalisation, les frontières qui disparaissent, les grands groupes, les réseaux sociaux, les Gafa, etc. Il est devenu aussi important d’avoir de bonnes relations politiques ou commerciales avec un pays du bout du monde qu’avec son voisin.

Le Covid fait l’effet d’une énorme piqûre de rappel pour tout le monde : vouloir des relations au grand large n’est possible et vertueux que si on est capable d’avoir un voisinage immédiat stabilisé et prospère. Cela a été dit et répété : il est impératif d’avoir un voisinage Sud stabilisé et prospère, mais on a oublié que, dans cette région qui s’enfonce, seule la Tunisie n’a pas reculé.

Qu’est-ce qui renforcerait la visibilité de la Tunisie à l’étranger ?

Deux actes manqués auraient permis de mettre à l’honneur la Tunisie à la table internationale. D’abord, lui octroyer le poste de secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée (UPM), qui est revenu à un Égyptien, après que la Tunisie a préféré retirer sa candidature alors qu’elle avait le soutien des vingt-huit pays. Cela aurait été utile et légitime d’avoir une voix tunisienne qui s’exprime pour la région. Puis d’organiser en parallèle, au sommet de la Ligue arabe, le premier sommet euro-arabe.

Cela aurait été une occasion formidable pour la Tunisie et pour la démocratie, mais là encore c’est en Égypte que la rencontre a eu lieu. Mon intime conviction est que le dossier libyen, tout en étant complexe, est une opportunité pour la Tunisie. Il faut mettre autour de la table un groupe de contact restreint avec au préalable une conférence internationale.

Reste à savoir qui, in fine, va se mettre autour de la table pour ce groupe de contact ; la Tunisie, bien évidement doit en être, surtout qu’elle est le seul pays à n’avoir pas de problèmes avec d’autres, et, de surcroît, elle connaît parfaitement la Libye. Les autres pays doivent le comprendre, mais la Tunisie doit aussi le faire valoir. Il y a urgence, depuis cinq mois personne n’a pris le relais de Ghassan Salamé.

Un dernier message pour les Tunisiens ?

Ces quatre années dans un pays que j’ai toujours considéré comme stratégique ont été passionnantes, même s’il y a eu les black-lists [maintenue en février 2019 sur la liste noire relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, la Tunisie en a été retirée par la Commission européenne en mai 2020], la liste verte [référence aux conditions d’entrée sur le territoire tunisien] et le Covid, qui ont rendu les choses moins simples.

En dix ans, la Tunisie a fait du chemin et transformé l’essai

Il faut aimer et respecter la Tunisie. Aimer, parce que si on n’aime pas on ne partage pas. Respecter, parce que sinon on néglige sa capacité à être utile dans le dossier libyen. Si on ne l’aime pas et qu’on ne la respecte pas, on va se focaliser sur les black-lists, sur l’économie de rente ou sur certains tabous sociétaux, et on va oublier qu’en dix ans elle a fait du chemin et qu’elle a transformé l’essai.

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