Société

Le Liban traverse la pire crise économique de son histoire

Réservé aux abonnés | | Par - à Beyrouth
Funérailles symboliques pour protester contre la crise économique, à Beyrouth, le 13 juin 2020.

Funérailles symboliques pour protester contre la crise économique, à Beyrouth, le 13 juin 2020. © Marwan Naamani/ZUMA/REA

Hyperinflation, coupures d’électricité, services publics défaillants… Alors que le Liban s’enfonce dans la crise, la population est à bout.

À Bourj Hammoud, un quartier populaire à l’Est de Beyrouth, la famille El Alam se sert la ceinture. D’ordinaire, Marcel arrivait tout juste à faire vivre son épouse et leur fille de 10 mois avec son salaire d’ouvrier mécanique de 900 000 livres libanaises (qui équivalait alors à 530 euros). Mais alors que la monnaie a perdu six fois sa valeur en quelques mois, cette somme ne vaut aujourd’hui plus que 90 euros, et Marcel a été licencié.

Payer le loyer, les factures ou même faire des courses sont devenus un vrai casse-tête. Dans ce pays qui importe plus de 80 % de ses biens de consommation, la crise a fait exploser les prix : + 87 % pour les œufs, + 111 % pour le bœuf et + 142 % pour le sucre. La viande est devenue un luxe. Depuis la fin de juin, l’armée n’a plus les moyens d’en servir aux soldats.

Au supermarché du coin, on n’affiche même plus les prix car ils changent tous les jours. « On met un prix dans un rayon, et le lendemain ça a encore augmenté, constate la caissière. Les gens n’achètent plus rien, ils arrivent à la caisse, demandent le prix et reposent les articles. »

Des produits de base inabordables

Les Libanais se contentent du minimum, mais même les produits de première nécessité sont devenus inabordables. Pour la famille El Alam, le premier défi est de subvenir aux besoins de leur fille. « C’est la première fois que je vois ça. Avant, on pouvait acheter ce qu’on voulait, mais c’est devenu impossible. On se prive de tout », se désole Marcel.

Pour un paquet de couches et une boîte de lait en poudre, Chadia et Marcel paient 40 euros. Une dépense devenue exceptionnelle. Pour nourrir leur bébé, le couple a dû s’adapter.

Dans la capitale, plus de la moitié des boutiques ont baissé le rideau.

« Quand elle pleure beaucoup, je lui fais un biberon de lait une ou deux fois par jour, mais la plupart du temps on est obligés de lui donner du pain pour économiser le lait, avouent-ils, honteux. C’est mauvais pour sa santé, elle va sûrement manquer de vitamines, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? » Au début de juillet, un homme armé a même braqué une pharmacie en plein Beyrouth pour deux paquets de couches.

Au cœur de la capitale, les rues d’habitude bouillonnantes sont d’un calme inquiétant. Plus de la moitié des boutiques ont baissé le rideau. À vendre, à louer.

Coupures d’électricité et hôpitaux en sursis

Pour ajouter au marasme, les services publics, d’ordinaire défaillants, sont devenus quasi inexistants. Faute de moyens pour importer le fuel nécessaire à la fabrication d’électricité, l’État n’assure que quelques heures de courant par jour dans la capitale. Les lampadaires n’éclairent plus les rues, les feux de signalement sont éteints. Même les groupes électrogènes privés ne suffisent plus à couvrir les coupures, et les Libanais n’osent plus acheter de produits laitiers de peur que le réfrigérateur ne lâche.

Côté santé, la situation n’est guère plus reluisante. Les médecins et professionnels du secteur tirent la sonnette d’alarme depuis des mois. L’État ne paie plus les prises en charge, et comme pour tout, les prix des fournitures médicales, importés elles aussi, ont explosé.

 Les hôpitaux privés ont annoncé qu’ils ne traiteraient plus que les cas urgents

En début de semaine, les hôpitaux privés, qui représentent 85 % du secteur, ont annoncé qu’ils ne traiteraient plus que les cas urgents. Certains établissements envisagent même de fermer d’ici à trois semaines.

À mesure que la classe moyenne bascule dans la pauvreté, les mendiants sont de plus en plus nombreux. Des personnes âgées et des enfants.

Depuis un mois, Mariam, 11 ans, et sa mère font 100 kilomètres de route tous les week-ends pour venir faire la manche à Beyrouth. Aux passants, elles ne demandent pas de l’argent mais du lait, de l’huile et du sucre. « On vient chercher ce dont on a besoin », dit la petite fille.

À l’autre bout de la ville, un homme de 60 ans s’est tiré une balle dans la tête en pleine rue. Autour de son cou, il avait accroché un petit mot, « je ne suis pas un mécréant » – une référence au refrain d’une chanson libanaise : « je ne suis pas un mécréant, c’est la faim qui est mécréante ».

Colère populaire

Son geste a provoqué l’indignation des Libanais, qui se sont rassemblés sur les lieux du drame pour interpeller leur gouvernement. En octobre 2019, des manifestations sans précédent avaient éclaté aux quatre coins du pays pour dénoncer la corruption de la classe politique et le gâchis d’argent public.

La contestation s’est calmée, notamment sous l’effet de la pandémie de coronavirus et des mesures de confinement, mais la colère populaire gronde toujours, et beaucoup craignent pour l’avenir.

« Ça va exploser. Là ça n’est pas une guerre avec des armes, mais une guerre économique. C’est triste, s’inquiète Alain, un commercial de 46 ans. Dans les mois à venir ça va être pire. Il y aura de la violence dans les rues, des vols, des crimes… Les gens ne mangent pas, ils n’ont plus rien qu’est-ce que tu veux faire ? »

Même son de cloche dans les taxis collectifs. « On n’a jamais vu ça, même pendant la guerre civile. À l’époque, on avait à manger ! » dit Ahmad, un chauffeur de taxi d’une soixantaine d’années. « Il n’y a rien de pire que de voir ses enfants souffrir. Si mon fils a faim, je suis capable de tuer », répond une passagère.

Explosion de la pauvreté

En avril, le Liban a demandé l’aide du FMI. Le pays espère obtenir 10 milliards de dollars pour relancer son économie, mais cette aide n’est pas inconditionnelle. Comme pour d’autres pays, l’institution internationale demande au gouvernement l’adoption de réformes – réduire les dépenses publiques et améliorer la gestion de certains secteurs clés, comme l’électricité ou les douanes… Et c’est là où le bât blesse.

Au Liban, l’argent public sert plus souvent à alimenter des réseaux clientélistes des différents partis au pouvoir qu’à stimuler la croissance. Les négociations débutées au mois de mai sont au point mort. Les dirigeants libanais n’arrivent pas à se mettre d’accord, ne serait-ce que sur le montant des pertes.

Quelle que soit l’issue des pourparlers, la sortie de crise va être douloureuse pour les Libanais. La Banque mondiale estime que la part de la population vivant au-dessous du seuil de pauvreté passera de 30 % à 50 % d’ici à la fin de l’année.

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