Justice

Ouverture du procès d’Al Hassan devant la CPI, la « cheville ouvrière » des islamistes pendant l’occupation de Tombouctou

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Mis à jour le 13 juillet 2020 à 12h10
Al Hassan lors de sa première comparution devant la CPI, le 4 avril 2018.

Al Hassan lors de sa première comparution devant la CPI, le 4 avril 2018. © ICC-CPI

La Cour de La Haye jugera à partir du 14 juillet Al Hassan, pharmacien vétérinaire devenu commissaire de la police islamique à Tombouctou. Ce Malien est accusé de crimes de guerre et crimes contre l’humanité pour des faits commis de 2012 à 2013 à Tombouctou.

Quatre ans après le procès d’Ahmad Al Faqi Al Mahdi, condamné à neuf ans de prison pour des destructions de mausolées, c’est au tour du malien Al Hassan Ag Abdoul Aziz Ag Mohamed Ag Mahmoud – dit « Al Hassan » – de se présenter devant les juges de la Cour pénale internationale (CPI). Contrairement à son compatriote, il sera aussi jugé, à partir de ce mardi 14 juillet, pour des crimes visant des individus. Une première pour la CPI. Accusé de crimes de guerre et crimes contre l’humanité, il est notamment soupçonné de torture, persécution, viol, esclavage sexuel et traitements cruels.

Ces faits ont été commis lors de l’attaque de Tombouctou par les groupes armés Ansar Eddine (« Les défenseurs de la religion ») et Al-Qaïda au Maghreb islamique (« AQMI ») entre avril 2012 et janvier 2013. Ce Touareg de la tribu des Kel Ansar aurait appartenu au groupe Ansar Eddine pour lequel il exerçait les fonctions de commissaire de police.

Dans la décision rendue en septembre dernier qui a ouvert la voie à son procès, la chambre préliminaire I de la CPI établissait que l’accusé était « associé au travail du Tribunal islamique à Tombouctou » et qu’il avait « participé à l’exécution de ses décisions » visant à faire appliquer la charia dans la ville.

Il est ainsi soupçonné, lui aussi, d’avoir pris part à la destruction des mausolées des saints musulmans à Tombouctou, en utilisant la quarantaine d’hommes sous ses ordres au sein de la police islamique. Il aurait aussi participé à une politique mise en place pour faire des femmes de Tombouctou des esclaves sexuelles en les contraignant à se marier avec des membres des groupes jihadistes.

Commissaire de la police islamique

A Tombouctou, en 2012, les groupes armés avaient installé le tribunal islamique dans La Maison, qui était l'un des hôtels les plus courus par les touristes.

A Tombouctou, en 2012, les groupes armés avaient installé le tribunal islamique dans La Maison, qui était l'un des hôtels les plus courus par les touristes. © Baba Ahmed pour JA

C’est lui qui va chercher les gens, qui les interroge, qui soumet le dossier le tribunal avant que les habitants ne soient jugés et leur peine exécutée

Al Hassan « a contribué à créer, à promouvoir et à maintenir un environnement coercitif, violent et oppressant à l’égard des femmes, qui a résulté dans la commission des crimes subis par les femmes de Tombouctou, y compris lorsque des femmes étaient détenues et sous le contrôle des membres d’Ansar Dine/Aqmi », établit la chambre. La défense de l’accusé soutient cependant que les preuves de la responsabilité de son client sont insuffisantes, qu’il n’occupait qu’une position subalterne et n’exerçait pas d’autorité sur les agents.

Quel poste occupait véritablement ce pharmacien vétérinaire devenu commissaire de la police islamique ? Al Hassan travaillait sous les ordres des émirs de la police islamique ou d’autres organes, tels que le Bataillon de sécurité, mais il ne pouvait cependant ignorer, selon les juges, les sévices qui étaient commis contre les femmes de Tombouctou.

« Son degré d’implication se mesure aux faits. Il est à la base des crimes et des exécutions : c’est lui qui va chercher les gens, qui les interroge, qui soumet le dossier le tribunal avant que les habitants ne soient jugés et leur peine exécutée », affirme depuis Bamako Seydou Doumbia, l’un des représentants des victimes devant la CPI. « Il n’était certes pas la personne à l’origine de l’idéologie islamiste, mais la cheville ouvrière de sa mise en œuvre », ajoute l’avocat malien.

La longue lutte contre l’impunité

Un membre de la police islamique instaurée par les groupes armés, en 2012 çà Tombouctou.

Un membre de la police islamique instaurée par les groupes armés, en 2012 çà Tombouctou. © Baba Ahmed pour JA

Après avoir fui Tombouctou en 2013 lors de la débâcle des groupes jihadistes, Al Hassan était resté dans la région. Un temps donné pour mort, il sera arrêté par les militaires français de l’opération Barkhane en avril 2017, avant d’être remis aux autorités maliennes. Transféré à la CPI en mars 2018, il est détenu à La Haye depuis lors. Si les organisations de défense des droits de l’homme se félicitent de ce procès « emblématique », il n’en demeure pas moins que de nombreux responsables des crimes commis à l’époque restent impunis.

L’ancien commissaire de la police islamique de Gao, Aliou Mahamane Touré, a toutefois été condamné le 18 août 2017 par la Cour d’assise de Bamako à dix ans de prison. Jugé coupable d’atteinte à la sûreté intérieure de l’État, de détention illégale d’armes, d’association de malfaiteurs et de coups et blessures aggravés, il avait été rapidement libéré dans le cadre d’un échange de prisonniers, en 2019. Une remise en liberté qui avait provoqué la colère des victimes. Mais quelques mois plus tard, en décembre 2019, ce dernier a de nouveau été arrêté par l’armée française.

A Tombouctou, en 2012, dans un salon de coiffure où les visages dessinés sur les murs ont été effacés par les combattants du groupe Ansar eddine.

A Tombouctou, en 2012, dans un salon de coiffure où les visages dessinés sur les murs ont été effacés par les combattants du groupe Ansar eddine. © Baba Ahmed pour JA

Lors de son procès devant la CPI, Ahmad al Mahdi, condamné pour des destructions de mausolées, avait exprimé ses « remords et ses regrets » et expliqué avoir été sous l’emprise des groupes jihadistes. Selon toute vraisemblance, son compatriote Al Hassan ne plaidera pour sa part pas coupable des faits qui lui sont reprochés.

« Le travail de la CPI est loin d’être achevé dans le cas du Mali. Il aurait été souhaitable que les idéologues, ceux situés au plus haut niveau de la chaîne de commandement, soient jugés d’abord, mais il est difficile de les traduire devant les juridictions, puisque c’est avec eux que les autorités maliennes essaient de négocier aujourd’hui. Mais leurs crimes, imprescriptibles, finiront par être jugés un jour », veut croire l’avocat Seydou Doumbia.

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