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Cet article est issu du dossier «Présidentielle en Côte d'Ivoire : le décès d'Amadou Gon Coulibaly rebat les cartes»

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Politique

Exclusif – Notre dernière rencontre avec Amadou Gon Coulibaly

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Mis à jour le 10 juillet 2020 à 19h03
Amadou Gon Coulibaly, le 30 juin 2017.

Amadou Gon Coulibaly, le 30 juin 2017. © Issam Zejly pour JA

Quelques jours avant son décès, Amadou Gon Coulibaly s’était confié à Marwane Ben Yahmed, le directeur de la publication de Jeune Afrique. L’occasion d’évoquer sa santé, sa manière d’appréhender la suite des événements, sa relation avec Alassane Ouattara…

Ce fut notre dernière rencontre, au tout début de juillet. Hospitalisé puis en convalescence à Paris depuis deux mois, Amadou Gon Coulibaly (AGC), que je connais depuis près de 20 ans, m’avait fixé rendez-vous à son hôtel, La Réserve, dans le 8ème arrondissement de Paris, à quelques mètres à peine de l’Élysée. Un entretien informel, qui revêt, hélas ! un tout autre caractère aujourd’hui, alors que ces lignes sont écrites au lendemain de son décès, le 8 juillet à Abidjan à la clinique Pisam. C’était une belle après-midi d’été. D’excellente humeur, particulièrement détendu, il m’a accueilli dans le lobby d’une boutade : « On fait comment ? On se salue avec les pieds, les coudes ou bien on garde nos distances ? ». Éclats de rires.

Affublé de l’indispensable masque anti-Covid-19, il me conduit près de la terrasse intérieure de ce discret palace, un des rares ouverts depuis le déconfinement. Il commande une citronnelle, moi un café. Évidemment, je m’enquiers de sa santé. « Je vais beaucoup mieux. Cela a pris plus de temps que prévu car, à la fin mai, les médecins m’ont diagnostiqué une arythmie, j’ai donc dû de nouveau être hospitalisé, repasser une multitude d’examens puis m’astreindre à un programme de réadaptation cardiaque. J’ai préféré m’assurer de recouvrer la plénitude de mes moyens avant de rentrer en Côte d’Ivoire. Car je mesure parfaitement l’ampleur de la tâche qui m’attend… »

Le 2 mai, il avait été évacué à Paris, en pleine pandémie. Officiellement après un malaise qui nécessitait des examens approfondis. En réalité, il avait été victime d’un infarctus à Abidjan. Décision avait donc été prise de l’envoyer en France en urgence, pour qu’il soit pris en charge à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, où il était régulièrement suivi.

Alassane Ouattara, son mentor depuis trente ans

Depuis fin 2004, son cœur ne cessait de le tourmenter. Sans pour autant que les spécialistes qui se sont succédé à son chevet ne puissent déterminer précisément les causes de son affection. Une certitude : plus le temps passait, plus les risques augmentaient.

Il aura fallu une transplantation, en 2012, pour qu’il gagne « une seconde vie », comme il le disait lui-même. Une nouvelle chance qu’il devait, toujours d’après ses propres dires, à son mentor depuis trente ans, Alassane Ouattara. C’est lui qui prit tout en charge à l’époque, organisa l’opération et prévint sa famille. Et qui prit soin, lors du retour à Abidjan de Gon Coulibaly, de faire comprendre à tous ceux qui auraient pu en douter qu’il demeurait son numéro deux.

« C’est lorsqu’on a des problèmes de santé que l’on mesure l’importance de cette dernière. Depuis cette transplantation, tout allait pour le mieux, nous a-t-il expliqué lors de notre ultime rencontre. Je n’ai eu aucun souci. Mais j’étais vigilant, je faisais très attention à mon hygiène de vie, m’astreignais à des séances quotidiennes de sport et à des contrôles réguliers. Mais à partir de 2017, entre mes responsabilités à la Primature et les moments de tensions que nous avons rencontrés, comme les mutineries, les revendications des fonctionnaires ou l’effondrement des cours du café et du cacao, j’ai peu à peu relâché mes efforts, j’ai commencé à oublier une séance de gym, puis deux… Je devais suivre un check-up complet le 14 avril dernier, par exemple. Mais nous étions en pleine crise liée au coronavirus, mobilisés jour et nuit pour la circonscrire. J’ai repoussé l’échéance, je me suis dit que nous n’étions pas à quelques semaines près. On ne m’y reprendra plus… ».

Le président Alassane Ouattara et le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, le 12 mars à Abidjan.

Le président Alassane Ouattara et le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, le 12 mars à Abidjan. © Présidence ivoirienne

Destin cruel

Comment a-t-il vécu cette étrange période, loin du théâtre d’ombres abidjanais, susceptible de remettre en cause un scénario pourtant élaboré de longue date ? « Très franchement, je me suis avant tout concentré sur ma santé, tout en gérant à distance, quand je le pouvais, les sujets urgents ou importants avec le chef de l’État, Hamed Bakayoko [le ministre de la Défense] ou Patrick Achi [le secrétaire général de la présidence]. Je suis tout à fait conscient des doutes ou des interrogations, somme toute logiques, que ma situation a pu engendrer. C’est à moi, désormais, de convaincre de ma capacité à mener notre projet à la victoire. »

Notre entretien s’achève. Amadou Gon Coulibaly m’explique qu’il doit rencontrer Franck Paris, le conseiller Afrique d’Emmanuel Macron avant de rentrer à Abidjan le lendemain. Il me raccompagne à la sortie. « Viens nous voir rapidement, me lance-t-il sur le perron. Et j’espère que tu seras là pour l’investiture ! ».

À bord d’un avion de la flotte présidentielle venu spécialement le chercher en France, il a atterri en fin d’après-midi, le 2 juillet, à l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny, où il a été accueilli par Alassane Ouattara et son épouse Dominique, ainsi que par Hamed Bakayoko, qui a « assuré son intérim à la tête du gouvernement avec brio », dixit AGC. D’autres ministres et des membres de son cabinet, ainsi qu’Adama Bictogo, le directeur exécutif du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), étaient également présents.

Retour à la normale ? Pas encore. Amadou Gon devait profiter du laps de temps qui séparait sa rentrée du funeste conseil des ministres au cours duquel il a été victime d’un malaise pour prendre ses marques et préparer à son rythme la suite d’une séquence qui s’annonçait délicate.

Il entendait rester à son domicile jusqu’à la fin du week end, compulser les dossiers en retard et consulter quelques proches du RHDP dans l’optique de son investiture, prévue le 1er août à Yamoussoukro. En se ménageant, évidemment. Le conseil du 8 juillet représentait une deuxième étape sur le chemin d’une reprise progressive. Puis le meeting de Yamoussoukro et, enfin, la dernière ligne droite, la plus difficile car la plus intense avec la campagne officielle, début octobre. Il comptait conserver son poste de Premier ministre tout en s’appuyant sur Hamed Bakayoko pour se répartir les tâches et ainsi pouvoir pleinement se consacrer à la présidentielle.

Le destin, ô combien cruel, en a voulu autrement. Vers la fin du conseil, alors que tout allait pour le mieux jusqu’à présent, il commence à se sentir mal. Il tousse, semble en proie à des vertiges. Hamed Bakayoko se penche vers le président et l’avertit discrètement. Ce dernier met fin à la séance, avant de demander à son Premier ministre de le rejoindre dans ses bureaux, au premier étage de la présidence.

AGC fait un détour par la salle d’eau pour se rafraîchir. Son cœur le lâche une nouvelle fois. Une fois de trop. Le lion de Korhogo, comme l’appelaient ses partisans, s’est éteint. Un séisme, pour sa famille et ses proches, bien sûr, pour Alassane Ouattara, évidemment, mais aussi pour toute la Côte d’Ivoire.

Le RHDP orphelin

Quant au RHDP, dont il était le candidat à la présidentielle du 31 octobre, il est aujourd’hui orphelin. Et si le temps est à l’émotion et aux hommages, y compris dans les rangs de ses plus irréductibles adversaires, la politique reprendra rapidement ses droits. D’autant qu’il y a urgence…

Amadou Gon Coulibaly est, à mon sens, la personne la plus indiquée pour briguer ma succession », assurait Alassane Ouattara à JA en mars.

Que fera Alassane Ouattara ? Nul ne le sait, y compris lui, pour l’instant en tout cas. Il est bouleversé par la disparition de celui qu’il considérait comme son fils et en qui il voyait son digne successeur, le seul à remplir tous les critères indispensables, selon lui, à la poursuite de son œuvre à la tête de la Côte d’Ivoire.

Ce qu’il expliquait ainsi dans l’interview exclusive qu’il nous avait accordée en mars dernier : « Amadou Gon Coulibaly est, à mon sens, la personne la plus indiquée pour briguer ma succession. Il a toutes les qualités et les compétences requises, c’est un grand travailleur qui fait par ailleurs preuve de beaucoup d’humilité. Cela fait trente ans qu’il travaille à mes côtés. Il a occupé toutes les hautes fonctions : après avoir été cadre aux Grands Travaux, il a été mon conseiller technique quand j’étais président du Comité interministériel en 1990 et quand j’étais Premier ministre, jusqu’en 1993. Enfin, il a été secrétaire général de la présidence, et est à la primature depuis plus de trois ans, avec un excellent bilan. Il a été le numéro 2 du RDR [Rassemblement des républicains] sous l’autorité d’Henriette Dagri Diabaté, et il est désormais le président du directoire qui supervise la direction exécutive du RHDP [Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix]. Il a également effectué plusieurs mandats de maire et de député. Je le répète : humainement, professionnellement et politiquement, en matière de compétences comme d’expérience, il réunit toutes les qualités nécessaires pour être le candidat naturel de notre formation. Je suis sûr qu’il réussira. »

Amadou Gon Coulibaly, son plus proche collaborateur, à l’exception de son frère Téné Birahima Ouattara, lui voue une estime – c’est un euphémisme – réciproque. En politique, un aussi long compagnonnage, où se sont entremêlés les honneurs et les défis, le pouvoir et la marginalisation, l’opposition, la guerre puis, de nouveau, le pouvoir, sans anicroche, est exceptionnel.

Lors de notre dernière interview, en décembre 2019, nous lui avions demandé ce qu’il retenait de ces trois décennies passées aux côtés d’ADO, de ce long combat qui prit parfois des allures tragiques. Voici sa réponse : « Ce fut une aventure politique forte et une aventure humaine extraordinaire, car nous avons noué une relation quasi filiale. Je ne peux dissocier les deux, je ne peux oublier ce que nous avons vécu ensemble, à l’hôtel du Golf notamment, où son leadership et son sang-froid se sont imposés à tous. Ce combat était juste. Nous devions le mener. Il y a eu de graves difficultés, qui, je m’en réjouis, ont pu être surmontées. Il y a eu des retrouvailles qui ont rendu possible l’existence d’un parti comme le RHDP. Mais il faut aller plus loin, ouvrir ce parti à d’autres formations, mais aussi à tous les Ivoiriens épris de paix qui rêvent de moderniser et de développer leur pays. L’essentiel est de pouvoir vivre ensemble. » Ce qui aurait pu constituer le socle de son projet politique, cette large ouverture qu’il appelait de ses vœux, prend aujourd’hui, hélas, des allures d’épitaphe.

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