Médias

Tunisie : demain « radio Daech » ?

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Mis à jour le 10 juillet 2020 à 15h14
Dans un café de Tunis, lors de la retransmission d'un débat entre les candidats à la présidentielle, le 7 septembre 2019.

Dans un café de Tunis, lors de la retransmission d'un débat entre les candidats à la présidentielle, le 7 septembre 2019. © REUTERS/Zoubeir Souissi

La coalition Ennahdha-El Karama pousse à déréguler le secteur audiovisuel tunisien. Au risque, selon ses détracteurs, de promouvoir les discours les plus radicaux.

Il a suffi que le chroniqueur de Mosaïque FM, Haythem El Mekki, laisse entendre, à la mi-mai, que la Coalition d’El Karama était l’un des porte-voix d’Ennahdha pour que le président du parti, Seifeddine Makhlouf, parte en vrille et l’insulte. Malgré l’évocation virulente de tout un bestiaire, la scène n’a rien d’exceptionnel : médias et journalistes sont souvent la cible des hommes politiques.

Deux mois plus tard, les faits donnent raison au journaliste. Les conservateurs d’El Karama ont pris le relais d’Ennahdha et fait adopter en commission un projet de loi amendant le décret 116 relatif à la liberté de la communication audiovisuelle et portant sur la création de la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica).

Un décret qui, dans sa forme actuelle, réglemente l’audiovisuel et déplaît au parti El Karama. Lequel, à la régulation, préfère une forme d’anarchie audiovisuelle.

Hasard du calendrier ou caprice politique ?

La proposition d’El Karama porte sur le renouvellement, par vote à la majorité des voix de l’Assemblée, des neufs membres de la Haica et prévoit de remplacer les licences octroyées aux chaînes de télévision et de radio par une simple déclaration.

Une manière de rendre caduques les décisions de fermeture, prises par la Haica, des chaînes Zitouna et Nessma et de légitimer des antennes qui opèrent sans autorisation. « Cela entretiendra le flou quant aux sources de financement et aux collusions avec les milieux politiques », estime un producteur d’Attassiaa.

Hasard du calendrier ou caprice politique ? Le gouvernement a, de son côté, proposé une initiative d’amendement au décret 116. « Elle annule de fait l’examen de tout autre initiative », estime Nouri Lejmi, président de la Haica, qui souhaite « barrer la route aux tentatives suspectes visant à porter préjudice aux médias », mais le Parlement ne l’a pas suivi.

Bientôt, on aura la radio de Daech, la télévision d’Al-Nosra et la chaîne de Jund Al Khilafa »

L’adoption du projet par la commission scandalise la profession. Certains taclent la position contradictoire d’Ennahdha, qui approuve l’initiative d’El Karama, la soutient par son vote, mais appuie en conseil des ministres un autre projet pour l’audiovisuel.

Les défenseurs de la démocratie voient rouge

« C’est une mascarade politique », fulmine Hichem Snoussi, membre de la Haica. « Bientôt, en Tunisie, on aura la radio de Daech, la télévision du Front Al-Nosra, et la chaîne de Jund Al Khilafa. Avec l’amendement du décret 116 comme voulu par Ennahdha, Al Karama et Qalb Tounes, le terrorisme s’ancre sous l’égide de l’État », s’insurge Néji Bghouri, secrétaire général du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT). La profession voit rouge. Les défenseurs de la démocratie aussi.

Les soupçons s’installent. « Ils font main basse sur le secteur des médias, qu’ils utiliseraient à des fins partisanes en soumettant aussi la Haica à la politique du quota partisan et aux lobbies financiers », dénonce Nouri Lejmi.

Des ONG, dont Al Bawsala, pointent les déséquilibres dans la composition partisane de la commission parlementaire et des conflits d’intérêts flagrants entre Ennahdha et la chaîne Zitouna, propriété d’un membre du parti, ou Qalb Tounes, dont le président, Nabil Karoui, est le fondateur de Nessma TV.

Ennahdha et Qalb Tounes oublient que la Tunisie est un État de droit »

« Ennahdha et Qalb Tounes oublient que la Tunisie est un État de droit, et veulent, en utilisant le pouvoir législatif, récupérer de la légalité pour ces entreprises », précise un constitutionnaliste, qui souligne que « la démarche, incompatible avec les principes de la Constitution, revient à torpiller aussi bien l’expérience de régulation des médias audiovisuels que l’expérience de la transition démocratique, alors que les médias jouent un rôle essentiel en matière de débat public et d’alternance ».

Un passage en force

La liberté des médias a toujours gêné les autorités, si bien que, depuis 2011, elles se sont contentées du décret-loi 116 pour contrôler l’audiovisuel – mais la Constitution de 2014 spécifie que les instances provisoires, comme la Haica, doivent devenir pérennes, constitutionnelles et indépendantes. En attendant, l’Assemblée dispose de deux projets de loi pour amender le secteur audiovisuel.

« En l’absence de Cour constitutionnelle, le président de la République peut ne pas signer le texte qui lui sera soumis », précise un député, tandis qu’un autre estime que le passage en force d’El Karama n’est qu’un des épisodes d’une série loin d’être finie. « La réaction de la société civile et des médias va donner à réfléchir aux partis avant la plénière. »

La situation est préoccupante : « On s’en prend aux acquis de la démocratie, dont la liberté de la presse, en attaquant non plus les personnes mais les institutions », s’inquiète un enseignant en audiovisuel. Mais rien ne sera finalisé sans Cour constitutionnelle. En attendant, le sujet figurera à l’agenda des parlementaires dès la rentrée, à moins qu’il ne soit, selon le bon vouloir des partis, écarté des priorités de l’hémicycle.

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