Politique

[Tribune] Israël-Palestine : pourquoi le projet d’annexion de la Cisjordanie ne passe pas

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Par  Gérard Haddad

Écrivain et psychanalyste

Des Palestiniens devant leur maison détruite par les forces de sécurité israéliennes à Sur Baher, un quartier situé au sud-est de Jérusalem, le 22 juillet 2019.

Des Palestiniens devant leur maison détruite par les forces de sécurité israéliennes à Sur Baher, un quartier situé au sud-est de Jérusalem, le 22 juillet 2019. © Abedalrahman Hassan/APA Images via ZUMA/REA

Bien que le plan d’annexion de la Cisjordanie ne rencontre pas d’obstacles majeurs, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou l’a remisé au placard. Explications.

Le « deal du siècle », le plan Trump censé résoudre l’interminable conflit israélo-palestinien, prévoyait la possibilité pour Israël d’annexer un tiers de la Cisjordanie, à savoir les régions où se trouvent déjà les grands blocs d’implantations israéliennes où vivent désormais 700 000 colons environ, auxquelles s’ajouterait la vallée du Jourdain, qu’Israël considère comme sa frontière naturelle.

Dans les faits, cette annexion changerait peu de choses sur le terrain puisqu’Israël contrôle déjà l’ensemble de la région. Elle a surtout une valeur symbolique. On passerait d’une situation de facto à une situation de jure, selon la loi israélienne.

La date de cette annexion avait été fixée au 1er juillet 2020. Or ce mois de juillet est désormais bien entamé et cette annexion n’a pas eu lieu. Aucun projet de loi en ce sens n’est même déposé sur le bureau de la Knesset.

Comment comprendre ce renvoi sine die d’une mesure qui tenait une place importante dans le programme électoral de Netanyahou et qui lui a permis de mobiliser la droite ultranationaliste, base de son électorat ? Les raisons en sont nombreuses.

Rebond du coronavirus

La première serait l’épidémie de Covid-19. Alors qu’Israël semblait avoir réussi à la maîtriser en s’inspirant des méthodes de la Corée du Sud et du traçage effectué par ses services secrets, la pandémie a dangereusement rebondi et semble désormais échapper au contrôle des services sanitaires.

Cette situation grave se double, comme partout, d’une terrible crise économique. Le chômage, qui n’était que de 3 % à 4 %, dépasse à présent les 20 %. Le pouvoir aurait donc d’autres chats à fouetter, comme le dit Benny Gantz, le rival devenu l’allié gouvernemental de Netanyahou.

Obstacles intérieurs

De surcroît, le projet d’annexion rencontre des obstacles sur le plan intérieur. Il irrite, paradoxalement, l’aile la plus extrême (et la plus active) des colons. Parce que ce projet s’inscrivant dans le cadre du plan Trump prévoit la création d’un État palestinien. État croupion peut-être mais État quand même.

Or ces ultranationalistes ne veulent entendre parler d’un État palestinien à aucun prix. Certains ont même dénoncé « un coup de couteau dans le dos » de la part de Trump, ce qui est un comble.

Sur l’autre bord de l’échiquier politique, celui dit de la gauche, si affaiblie, nous rencontrons un nouveau paradoxe en la personne du journaliste Gideon Levy, lequel, depuis la disparition d’Uri Avnery, est la figure de proue de ceux qui réclament justice pour les Palestiniens. Levy s’est réjoui, à travers plusieurs chroniques parues dans Haaretz, de cette annexion.

Pourquoi ? Parce qu’elle s’inscrit dans sa vision d’un État binational, de la Méditerranée au Jourdain, laïc et démocratique, dont tous les citoyens auraient les mêmes droits et les mêmes devoirs. Pour lui, la solution à deux États est bien morte. Ce qui signifierait que les Palestiniens habitant dans les territoires annexés recevraient la nationalité israélienne. Netanyahou s’y oppose mais Gantz l’admet.

Pressions étrangères

Par ailleurs, le même Netanyahou est englué dans un procès en corruption dont le déroulement pourrait réserver de désagréables surprises à l’indétrônable Premier ministre. À ces difficultés intérieures viennent s’ajouter les pressions de certaines puissances étrangères, l’Europe et la France en particulier – pressions sans conséquences concrètes et qui n’ont jamais pesé lourd dans les décisions israéliennes.

Certains pays arabes multiplient les sorties ambivalentes

Il en va de même du côté arabo-musulman. Seul l’Iran et ses alliés du Hezbollah ont fait des déclarations hostiles sans ambiguïté. On peut y ajouter la Jordanie. Les autres pays arabes multiplient les sorties ambivalentes appelant à un examen approfondi du plan Trump, admettant donc les annexions.

Au demeurant, assistaient à la signature de ce plan des représentants du sultanat d’Oman et des Émirats arabes unis.

L’opposition de Biden

Le projet d’annexion par Israël de larges territoires palestiniens ne rencontrait donc pas d’obstacles majeurs. Et pourtant, il est suspendu. Pourquoi ? La raison principale en serait… le possible futur président des États-Unis, Joe Biden. Netanyahou connaît la politique américaine en profondeur, il analyse quotidiennement les sondages qui, tous, prévoient la défaite de Trump.

Netanyahou ne souhaiterait pas entrer en conflit avec le probable futur président américain

Or Joe Biden n’est pas le « sleepy Joe » moqué par Trump. Il aurait envoyé un message à Israël dans lequel il se déclarerait fermement opposé à cette annexion tout en promettant, en compensation, que l’ambassade américaine resterait à Jérusalem.

Netanyahou ne souhaiterait pas entrer en conflit dès le premier jour avec le probable futur président américain, d’autant que d’importants dossiers devront faire l’objet de débats, en particulier la reprise de l’accord avec l’Iran. La question de l’annexion est une pièce du futur échiquier.

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