Politique

Gabon : Janis Otsiemi, aux frontières du réel

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L'auteur gabonais Janis Otsiemi vit à Libreville.

L'auteur gabonais Janis Otsiemi vit à Libreville. © HACQUARD et LOISON/Opale/Leemage

Le 26 juin, l’écrivain gabonais Janis Otsiemi publiait sur la toile un nouvel essai politique sur Ali Bongo Ondimba, « La Grande Désillusion ». Une façon pour l’auteur de polars de se tenir, comme depuis vingt ans, entre fiction et réalité.

À vivre des mots, Janis Otsiemi a fini par apprendre à soigneusement les peser. L’écrivain est prudent. En mars, lorsqu’il nous a parlé pour la première fois de son prochain essai, il a évoqué la « pression », les « soucis », le « risque ». Il était encore à la recherche d’un éditeur et ne souhaitait alerter personne.

Écrire, depuis Libreville, sur le président Ali Bongo Ondimba n’est jamais anodin. Encore moins quand on a prévu d’intituler son ouvrage « La Grande Désillusion ». Alors, quand il en a envoyé une version inachevée et non corrigée à Jeune Afrique, Janis Otsiemi nous a demandé de garder le secret.

Pression et risque

Paranoïa ? À voir… Il y a deux ans, il nous avait annoncé avec moins de prudence la sortie d’un autre essai, une biographie de l’ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba, Brice Laccruche Alihanga et nous avions alors publié l’information dans nos colonnes. L’ouvrage avait alors pris du retard, son protagoniste ayant demandé à rencontrer l’auteur avant publication. L’Homme sans visage ne sera mis en ligne qu’en mai 2020, bien après la chute de Brice Laccruche Alihanga en décembre 2019.

La Grande Désillusion est en revanche bien en ligne depuis le 25 juin, comme annoncé (sa sortie sous format papier est prévue pour juillet). L’auteur y détaille un « bilan d’Ali Bongo Ondimba assez mitigé », des « projets inachevés » et des « vœux pieux ». Il y parle, pêle-mêle, de la première dame Sylvia Bongo Ondimba, « femme de pouvoir à part entière », de Noureddin Bongo Valentin, fils aîné et « survivant désigné » du chef de l’État, et « d’une dynastie qui pourrait s’apparenter aux Tudors ou à la série américaine Dallas ». Chez Janis Otsiemi, auteur de polars professionnel et essayiste amateur, la fiction n’est jamais bien loin.

« Un enfant des bas quartiers »

Né à Franceville le 19 juillet 1976, dans le berceau des Bongo, l’écrivain a grandi à Libreville, dans le quartier Matitis (surnommé les États-Unis d’Akébé), où ses parents ont déménagé en 1987. Son père est ouvrier dans le bâtiment, sa mère vendeuse de manioc. Lui-même est le frère de huit sœurs, dont il dit avoir écouté avec émerveillement les histoires d’amour. Au collège, il adore Lamartine, puis s’essaie à l’œuvre de Jean-Marie Gustave Le Clézio, dont il recopie les textes. « C’était un enfant des bas quartiers qui essayait de s’en sortir », se souvient l’un de ses soutiens de l’époque. Le « gamin » d’Akébé enchaîne les petits boulots et fait la connaissance du professeur français Hubert Guerineau, qui le met en relation avec la Fondation Raponda Walker pour la science et la culture.

Heureuse rencontre : bientôt Otsiemi y dispose d’un ordinateur, de journaux qu’il récupère et, surtout, de conseils précieux. Dirigée par Guy Rossatanga-Rignault, qui deviendra plus tard secrétaire général de la présidence gabonaise, la fondation devient une seconde maison. En 2000, c’est elle qui édite son premier roman, Tous les chemins mènent à l’autre, qui remporte le Prix du premier roman francophone.

Otsiemi ne fait pas encore dans le polar et au Gabon, ce premier ouvrage ne plaît guère. Ses amis des « États-Unis d’Akébé », ce « gros bidonville où la vie est assez rude », juge-t-il, ne s’y reconnaissent pas. Mais le jeune auteur est lancé et se tourne peu à peu vers ce qui deviendra sa spécialité : le roman policier aux accents gabonais.

Gangs, prostituées et corrompus

Friand de l’actualité et des faits divers de Libreville, il invente ses personnages de flics, Koumba et Owoula, et de gendarmes, Boukinda et Envame, qu’il met en scène au milieu des gangs, des prostituées et des corrompus en tout genre. Inspiré par le maître américain James Ellroy, il ancre ses intrigues dans les décors de sa vie quotidienne, celle d’une Libreville gangrénée par la pauvreté et la cupidité. Il publie Peau de balle en 2007, puis les romans s’enchaînent : La Vie est un sale boulot (2009, Prix du roman gabonais), La Bouche qui mange ne parle pas (2010), Le Chasseur de lucioles (2012), African Tabloid (2013), Les Voleurs de sexe (2015), Tu ne perds rien pour attendre (2017), Le Festin de l’aube (2018).

« Faire avouer à la société ses tares les plus méprisables »

« Je voulais décrire la vie dans les bidonvilles pour mes amis. Aujourd’hui, j’utilise les ficelles du polar pour donner ma vision de la société gabonaise », nous expliquait-il en 2012. Entre 2007 et 2011, plus proche de la réalité que de la fiction, il écrit même cinq essais politiques, sur la succession d’Omar Bongo Ondimba, les « femmes de pouvoir », Léon Mba, Patience Dabany et Ali Bongo Ondimba.

« Le but poursuivi demeure le même, faire avouer à la société gabonaise ses tares les plus méprisables. Corruption, détournement de deniers publics, népotisme et j’en passe », explique-t-il, en fustigeant ceux qui « s’en mettent plein les poches » au plus haut sommet de l’État. Étrangement, le « sommet de l’État » ne lui en tiendra pas rigueur.

En 2017, alors qu’Ali Bongo Ondimba vient d’être réélu dans la tourmente, Sylvia Bongo Ondimba le remarque et évoque avec son mari la possibilité de lui confier une mission à la présidence. Le chef de l’État accepte, sur les conseils de son secrétaire général, un certain Guy Rossatanga-Rignault. Le monde librevillois est petit. Janis Otsiemi devient chargé de mission au département des affaires culturelles du Palais du bord de mer. Un temps, il espère même être nommé attaché culturel de l’ambassade du Gabon à Paris. Mais sans diplôme, la nomination diplomatique s’avère impossible.

Otsiemi et les BLA Boys

Le rêve parisien ne deviendra jamais réalité. Par ailleurs assistant en ressources humaines depuis 2008 au sein de la compagnie aérienne Afrijet (dirigée par Marc Gaffajoli, un proche du Corse Michel Tomi) – pour « mettre de l’huile sur les feuilles de manioc » –, Otsiemi ne reste qu’une année à la présidence. Le vent tourne : il fait les frais de l’arrivée à la direction du cabinet d’un Franco-Gabonais aux dents longues, Brice Laccruche Alihanga (BLA), lequel écarte rapidement Guy Rossatanga-Rignault au début de l’année 2018. « Il a fait partie d’une charrette qui devait libérer des places pour les « BLA Boys » », raconte un ancien du Bord de mer.

Ali Bongo Ondimba saura-il ne pas se représenter ? »

Moins de deux ans plus tard, c’est au tour de Brice Laccruche Alihanga de quitter la présidence, avant d’être accusé de détournement de fonds publics et incarcéré. Une chute digne… d’un polar noir.

Janis Otsiemi, lui, poursuit sa route. Depuis son quartier des « États-Unis d’Akébé », où il vit toujours avec son épouse, l’écrivain-citoyen construit son prochain polar, dont la parution est prévue en mars 2021, et continue d’observer la vie politique d’un pays qu’il n’a pas l’intention de quitter. Avec une question principale en tête : « Ali Bongo Ondimba saura-il ne pas se représenter ? »

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