Politique économique

RDC – Augustin Matata Ponyo : « Évitons la chasse aux sorcières »

Réservé aux abonnés | | Par - à Kinshasa
Mis à jour le 10 juillet 2020 à 09h49
Augustin Matata Ponyo, alors Premier ministre de la RDC, à Kinshasa, le 14 octobre 2014.

Augustin Matata Ponyo, alors Premier ministre de la RDC, à Kinshasa, le 14 octobre 2014. © Gwenn Dubourthoumieu / Jeune Afrique

Gécamines, dettes, avenir politique… L’ex-Premier ministre congolais a passé en revue pour Jeune Afrique les principaux dossiers du pays.

C’est dans les locaux de son think-tank, Congo Challenge, implanté dans la riche commune de la Gombe à Kinshasa, qu’Augustin Matata Ponyo, Premier ministre congolais de mai 2012 à novembre 2016, a accepté de se confier à Jeune Afrique. Celui qui est aujourd’hui sénateur et à la tête de la fondation Mapon, qui œuvre en faveur de la santé et de l’éducation, passe en revue les principaux dossiers chauds africains et congolais.

Jeune Afrique : Sur le long terme, quel impact la crise liée au Covid-19 va-t-elle avoir sur les économies africaines en général, et plus particulièrement sur l’économie congolaise?

Augustin Matata Ponyo : Cette année 2020 est déjà perdue pour la croissance, mais je reste persuadé que cette crise pourrait être une opportunité pour la RDC d’innover, de diversifier son économie, de réduire sa dépendance face aux importations de produits de première nécessité et d’intrants industriels et pharmaceutiques.

C’est l’occasion également de réajuster la politique économique et sociale, en la recentrant davantage sur la production intérieure, en valorisant ses ressources naturelles et en construisant un système innovant et cohérent de protection sociale, notamment à l’égard des plus pauvres et des personnes vulnérables.

Faut-il accélérer la réouverture du pays, malgré les risques sanitaires?

Je pense qu’une réouverture progressive et contrôlée, avec la mise en place de mécanismes de dépistages et un respect strict des gestes barrières, est nécessaire, compte tenu de la forte dépendance de l’économie vis-à-vis de l’extérieur.

Pour la RDC, l’effet du moratoire sur la dette est peu significatif, l’encours 2020 était faible

Face à la crise que traversent notamment les sociétés minières, que pourrait ou devrait faire l’État congolais ? 

La Chine achetant 40 à 45 % des minerais de la RDC, le ralentissement de son économie a lourdement pesé sur la nôtre, et en particulier sur l’activité minière, qui a connu un ralentissement d’environ 20 %. Certaines entreprises, qui ont accusé des pertes lourdes, ont suspendu leur activité, licencié des employés, en ont placés en chômage technique…

Face à cette situation, une intervention de l’État est indispensable. Je pense par exemple à des mesures de soutien aux entreprises en difficulté, notamment des allègements fiscaux.

Êtes-vous favorable aux initiatives de suspension du service de la dette des pays africains pour faire face à la pandémie ?

C’est une initiative intéressante, qui permet de donner un peu plus de souffle aux économies africaines. Mais pour certains pays, dont la RDC, bénéficiaire de l’Initiative pays pauvres très endettés (PPTE), son effet est peu significatif, car le montant dû au cours de l’année 2020 était faible.

Il faut plutôt négocier d’autres mécanismes plus efficaces, comme les appuis budgétaires.

La Gécamines se retrouve de nouveau sous les feux de l’actualité. D’après Global Witness, l’entreprise présidée par Albert Yuma, aurait perçu 25 millions de dollars de la part de l’homme d’affaire Dan Gertler, pourtant sous le coup de sanctions internationales, en échange de permis miniers. Quelle analyse faites-vous de ce dossier ?

J’ai eu à exprimer mes opinions sur cette entreprise en son temps quand j’étais Premier ministre, notamment dans Jeune Afrique. Il ne me parait pas opportun d’y revenir.

Croyez-vous à une direction générale indépendante de la présidence du conseil d’administration et de l’ancien pouvoir exécutif ?

Rien n’est impossible, ne dit-on que les hommes passent et les institutions restent ! Je connais bien le nouveau DG de la Gécamines, Sama Lukonde, qui a été ministre des Sports dans mon gouvernement. Il a du potentiel. Nous le jugerons sur la base des faits.

Croyez-vous à un procès, un jour, concernant la gestion de la Gécamines durant la décennie écoulée ?

Je ne suis pas spécialiste en droit. Tout ce que je peux dire est qu’une décision de traduire quelqu’un en justice ne se gère pas sur base de rumeurs sur les réseaux sociaux. Elle doit être fondée sur des faits. Donc laissons à la justice le temps de faire son travail.

Il n’y a pas de raison de refuser de répondre à la Justice

Dans le secteur minier, le président Felix Tshisekedi peut-il avoir véritablement la main sur les dossiers ?

Le chef de l’État sait que le secteur minier contribue significativement à la création des richesses nationales. Je suis convaincu qu’il s’efforcera de garantir à ce secteur les meilleures conditions pour son développement.

Le président a affirmé lors de son discours du 30 juin sa volonté d’examiner en profondeur certains dossiers dans lesquels l’État a perdu beaucoup d’argent, notamment le projet agro-industriel Bukanga Lonzo. Vous êtes-vous senti visé ?

Personnellement non : le parc agro-industriel de Bukanga Lonzo a bien été initié par mon gouvernement, mais cela ne veut pas dire que le projet était géré par la Primature. Cette dernière n’a jamais été un centre d’implémentation des projets, encore moins une structure de gestion des fonds.

Qu’il s’agisse du marché international de Kinshasa, à Maluku, des locomotives neuves pour la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC), de la société Congo Airways ou de tout autre projet initié en son temps, ce sont les ministères sectoriels qui ont assuré la coordination, la supervision et le suivi.

Certains projets ont bénéficié du concours direct des services compétents de l’État et même d’entités privées, qui sont comptables de leur implémentation. C’est le cas justement du parc agro-industriel de Bukanga Lonzo, dont la réalisation a été confiée à une entreprise privée, justement dans le souci d’une gouvernance de qualité. Aucun fonds n’a transité par la Primature !

Si certains assurent le contraire, il s’agit ou bien d’un manque d’information, ou bien de mauvaise foi manifeste.

Nous sommes en 2020, il est un peu tôt pour parler de la présidentielle de 2023 !

Êtes-vous prêt à répondre à une éventuelle invitation du procureur, le cas échéant ?

Il n’y a pas de raison de refuser de répondre à la Justice. J’ai toujours plaidé pour la bonne gouvernance. Encore faut-il que les critères soient précis en ce qui concerne l’initiation des procès. Sinon, cela donnera l’impression d’une chasse aux sorcières, ce qui risque de décrédibiliser la justice.

Donc quels sont les critères sur lesquels se fonde une action en justice ? Est-ce la hauteur des fonds détournés ? Parce que si vous initiez un procès pour justifier le détournement de 500 000 dollars alors que ceux qui ont détournés des centaines des millions sont en paix, cela pose problème. Est-ce l’appartenance politique ? Est-ce les objectifs électoraux ? Tout cela compte.

Regrettez-vous de n’avoir pas été désigné dauphin de Joseph Kabila lors de l’élection présidentielle de décembre 2018 ?

Pour quelle raison ? Il y avait beaucoup de candidats naturels ou supposés, et si c’est Shadary qui a été choisi, il n’y a pas à s’offusquer outre mesure. La décision relevait du pouvoir discrétionnaire du chef de l’État, dirigeant du parti.

L’échec de Ramazani Shadary et du FCC à cette élection était-il une surprise pour vous ?

Nous avons tous été surpris que Shadary n’ait pas gagné. Mais, c’est cela l’essence même de la démocratie : les résultats des urnes peuvent être différents des espérances ou des pronostics.

Matata Ponyo candidat à la présidence de la République en 2023, c’est possible ?

Nous sommes en 2020, il est un peu tôt pour parler de 2023 !

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