Politique

Israël-Émirats arabes unis : amours contrariées ?

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La ministre israélienne de la Culture Miri Regev à Abou Dhabi, en 2018.

La ministre israélienne de la Culture Miri Regev à Abou Dhabi, en 2018. © Kamran Jebreili/AP/SIPA

Longtemps confidentielle, la coopération entre les deux pays est peu à peu devenue publique, brisant un consensus arabe sur l’absence de relation avec l’État d’Israël. Mais le projet d’annexion des territoires palestiniens pourrait tout remettre en question.

Une tribune en hébreu signée de la main d’un ambassadeur arabe en première page d’un quotidien israélien à grand tirage. Lorsqu’ils ont découvert la une de leur journal, le 12 juin dernier, les lecteurs de Yediot Aharonot se sont étranglés avec leur café. L’auteur, Yousef al-Oteiba, flamboyant émissaire des Émirats arabes unis à Washington, leur adressait une mise en garde directe : le rapprochement entre leurs deux États, de plus en plus visible ces dernières années, pourrait ne pas survivre au projet d’annexion de la vallée du Jourdain et des territoires palestiniens en Cisjordanie.

« L’annexion va durcir les positions arabes envers Israël, alors que les initiatives émiriennes ont créé une opportunité d’échange culturel et de meilleure compréhension d’Israël », a regretté al-Oteiba, en manifestant une inquiétude particulière pour la Jordanie, qui partage 335 kilomètres de frontière avec Israël et la Cisjordanie, et qui serait le premier pays affecté par une « montée de la violence » et un « réveil de l’extrémisme ». Les Émirats et Israël, a-t-il ajouté, ont beaucoup de choses en commun : une armée talentueuse, et des sujets de préoccupation tels que le changement climatique, la sécurité, la technologie ou l’eau.

Normalisation des relations

Le message de l’ambassadeur émirien n’était pas seulement extraordinaire sur le fond. Il l’était aussi sur la forme. Il communiquait, à sa manière, une forme de normalisation des relations avec l’État d’Israël alors que les pays arabes, à l’exception de l’Égypte et de la Jordanie, ont toujours refusé toute relation officielle avec celui qui se définit désormais comme l’État-nation du peuple juif. « Il s’agit d’un acte de reconnaissance qui, bien que n’étant pas formellement diplomatique, communique un degré de respect. Il signifie qu’il vaut la peine de parler aux Israéliens et que les Émiriens pensent et espèrent qu’ils vont écouter la voix de la raison », interprète Hussein Ibish, chercheur auprès de l’Arab Gulf States Institute à Washington.

En coulisses, le rapprochement entre les pays du Golfe et Israël est en route depuis longtemps. Le Qatar a par exemple accueilli une mission commerciale israélienne de 1996 à 2000, avant que la seconde intifada ne mette fin à l’expérience. On se souvient aussi de l’émotion provoquée par la visite surprise de Netanyahou à Oman, en octobre 2018. Avec les Émirats arabes unis, la première relation de confiance s’est nouée au milieu des années 1990, après la signature des accords d’Oslo, comme le révèle une enquête fleuve du magazine américain New Yorker. Les Émiriens veulent acheter des F-16 aux Américains et s’inquiètent de la réaction israélienne. Un canal de discussion directe s’ouvre alors entre les deux États et le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, décide de ne pas s’opposer pas à la vente.

Mais c’est surtout lors du mandat d’Obama que les relations se réchauffent de manière décisive. La politique du président dans la région, et en particulier sa volonté de soutenir l’accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien, sert involontairement de catalyseur. « Obama a cherché à rapprocher les Juifs et les Arabes par un traité de paix. Il y est parvenu en suscitant une opposition commune à sa politique envers l’Iran », confie Michael Oren, ancien ambassadeur israélien aux États-Unis, au New Yorker. Les services saoudiens, émiriens et israéliens se mettent à échanger des renseignements, et des rencontres secrètes ont lieu au plus haut niveau de l’État.

Une inquiétude commune face à l’« aventurisme néfaste » de l’Iran dans la région, selon l’expression d’Anwar Gargash, le secrétaire d’État émirien aux affaires étrangères, motive ce partenariat. Dans leur ligne de mire, l’expansion de milices soutenues par l’Iran du Liban à la Syrie, en passant par l’Irak et le Yémen. Un rapport de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) sorti en 2019 a montré combien la République islamiste avait renforcé sa capacité d’influence ces dix dernières années, en tirant profit des guerres et de l’instabilité, et de la présence de populations shiites. Se sentant menacé, Israël aurait plusieurs fois envisagé de passer à l’action en Syrie et en Irak.

Israël, un potentiel atout stratégique

Du côté des pays du Golfe, et en particulier de l’axe formé par l’Arabie saoudite, les Émirats et Bahreïn, « l’idée qu’Israël est un potentiel atout stratégique, et même un possible partenaire au niveau de la sécurité nationale, a pris de l’importance », observe Hussein Ibish. La perception d’une menace commune ne se limite pas à l’Iran. La volonté de contenir les velléités turques dans la région, et l’inquiétude suscitée par son alignement avec le Qatar, le Gouvernement d’union nationale en Libye, le Hamas, et les Frères musulmans, n’ont fait que renforcer la convergence. Israël a également été évoqué comme un potentiel membre de la Middle East Strategic Alliance, le projet d’« Otan arabe » qui réunirait les six États du Golfe et leurs deux alliés régionaux, la Jordanie et l’Égypte, une initiative soutenue par Washington, qui souhaite diminuer son investissement sécuritaire dans la région.

Être à la pointe en matière de surveillance et de cybersécurité

Au-delà d’une vision commune concernant l’ordre régional, une volonté de collaborer sur les plans technologique et commercial a également motivé le rapprochement, explique Giorgio Cafiero, directeur du Gulf State Analytics, un cabinet de conseil qui analyse les risques géopolitiques dans la région. Les Émirats, qui veulent être à la pointe en matière de surveillance et de cybersécurité, profitent de l’expertise israélienne dans le domaine. Netanyahou, de son côté, cherche à capitaliser au maximum sur ces échanges, pour montrer qu’il peut normaliser ses relations avec les pays arabes sans passer par un traité de paix avec la Palestine. « Il cherche à dissocier les deux questions », commente une autre analyste de la région.

Quitte à aller trop loin. Fin juin, le Premier ministre israélien annonçait en fanfare un partenariat avec les Émirats dans la lutte contre le Covid-19. Mais la baudruche diplomatique s’est rapidement dégonflée. Quelques heures plus tard, Abou Dhabi a pris la peine de corriger le tir, en insistant sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un accord d’État à État, mais d’une collaboration entre des compagnies privées. Hussein Ibish y voit une attitude typique des Israéliens, qui cherchent à présenter au monde « un fait accompli qui n’existe pas ». « De nombreux leaders israéliens, plutôt conservateurs, semblent avoir conclu à tort, sur la base de leur expérience au cours des trente dernières années, et plus particulièrement des quinze dernières, que le prix à payer pour de meilleures relations avec les pays du Golfe diminuerait avec le temps. »

La trahison de la Palestine, une bataille perdue d’avance

La tribune d’al-Oteiba prouve au contraire que les jeux sont loin d’être faits. La rue arabe a toujours le cœur du côté palestinien et les Émirats doivent ménager l’opinion publique tant à domicile que dans l’ensemble du monde arabe. En cas d’annexion, la coopération avec Israël pourrait devenir un handicap au lieu d’être un atout, souligne la chercheuse Cinzia Bianco. « Abou Dhabi anticipe que le front islamiste capitalisera sur l’annexion pour essayer de galvaniser l’opinion publique contre les Émirats, les accusant de trahir la cause palestinienne. » Dans la guerre de l’information que se livrent en permanence les puissances rivales dans la région, « la trahison de la Palestine serait une bataille que les Émirats ne pourraient pas gagner », ajoute-t-elle.

Si les Israéliens concrétisent leur plan d’annexion, ce qu’ils n’ont toujours pas fait à ce jour, leur relation avec les Émirats ne disparaîtra pas, estime de son côté Giorgio Cafiero. L’Iran, la Turquie et les Frères musulmans restent en effet des sujets de préoccupation prioritaires pour la pétromonarchie. La coopération repassera probablement par les même canaux qu’auparavant : des canaux discrets, voire confidentiels.

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