Santé

[Tribune] Coronavirus : mais que fait la médecine ?

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Par  Edmond Bertrand

Le Pr Edmond Bertrand est Doyen honoraire de la faculté de médecine d’Abidjan, membre correspondant de l’Académie française de médecine. Il a exercé pendant trente ans en Afrique dans les centres ruraux, les hôpitaux régionaux et les CHU.

Un technicien de laboratoire prélève des échantillons témoins de Covid-19 dans le congélateur pour faire un test de diagnostic des cas suspects, le 8 avril 2020 a l'Institut de recherche en santé, de surveillance épidémiologique et de formation (IRESSEF) de Dakar.

Un technicien de laboratoire prélève des échantillons témoins de Covid-19 dans le congélateur pour faire un test de diagnostic des cas suspects, le 8 avril 2020 a l'Institut de recherche en santé, de surveillance épidémiologique et de formation (IRESSEF) de Dakar. © Sylvain Cherkaoui/SIPA

Alors que la pandémie continue de sévir, avec une progression très différente d’une zone géographique à une autre, où en est la course aux vaccins et à la recherche de traitements contre le SARS-CoV-2 ? Décryptage.

On compte, aujourd’hui, un peu plus de 12 millions de personnes touchées par la Covid-19 à travers le monde, dont environ 600 000 sont décédées. La mortalité liée à ce coronavirus s’est révélée peu élevée, de l’ordre de 1 %. Après plusieurs semaines, des chercheurs chinois ont identifié le SARS-CoV-2, en ont séquencé le génome, et ont aussitôt les résultats.

Concernant son évolution, la maladie se déroule en deux phases. D’abord, une affection du poumon (pneumonie) suivie, après environ une semaine, d’une inflammation des artères (angéite) de tout l’organisme avec tendance aux thromboses. La phase pulmonaire nécessite un traitement antiviral quand la deuxième phase demande un traitement anti-inflammatoire et anticoagulant. Aujourd’hui, ces traitements sont encore discutés.

L’aspect évolutif reste, lui, inexpliqué, notamment pourquoi certaines zones géographiques voisines des régions les plus touchées sont faiblement atteintes. Par exemple, en Europe, la Grèce, ou, en France, les régions de l’Ouest et du Sud. Ni le climat, ni l’équipement sanitaire, ni l’état de santé ou l’âge des populations, ni le confinement ne permettent de comprendre ces limites géographiques.

Reconnaissons l’insuffisance de nos connaissances

Dans le passé, certains auteurs avaient observé l’imprévisibilité des épidémies et parlaient alors humblement du « génie épidémique » de la maladie. À ce jour, il faut reconnaître l’insuffisance de nos connaissances.

Pour les pays disposant de tests diagnostiques, de moyens de protection et de lits de soins intensifs ou de réanimation en nombre suffisant, la conduite des médecins a été habituelle : examiner les plaignants, faire le diagnostic par les tests, les isoler ou les hospitaliser selon leur état, les traiter et, si possible, les guérir.

Ce fut le cas à Taïwan, en Corée du Sud, à Singapour, au Japon, en partie en Allemagne et à Marseille, où le professeur Didier Raoult s’est procuré de quoi prendre en charge toutes les personnes qui se rendaient en consultation.

Une évolution de la pensée religieuse

Lorsque les moyens de diagnostic, de protection ou d’hospitalisation étaient insuffisants, seule restait la possibilité de confiner les malades – comme autrefois pour la peste, la lèpre ou la tuberculose –, ou toute une région – on se souvient du « mur de la peste », érigé dans les monts de Vaucluse lors de la grande peste de Marseille, en 1720 –, ou tout un pays.

En France, on peut regretter que les autorités aient poussé à un confinement par la peur : le glas sonnait tous les soirs à 20 heures sur toutes les radios et télévisions nationales : 5 000, 10 000, 15 000 morts… Il eût été plus sain de susciter la confiance.

Fait notable pour être souligné ici, toutes les religions ont accepté la suppression des célébrations communautaires et des grands pèlerinages (La Mecque, Lourdes), traduisant une évolution de la pensée religieuse, qui naguère poussait les foules et parfois les gouvernants à chercher secours dans les lieux de prière.

La létalité plus faible en Afrique qu’en Europe

L’Afrique a semblé très menacée lorsque le Covid-19 s’est répandu en Chine. En effet, les entreprises et les travailleurs chinois y sont nombreux, et les relations aériennes sont fréquentes entre les deux continents. Une inquiétude également entretenue par l’insuffisance des structures hospitalières.

Or la létalité, au stade actuel, se révèle en Afrique inférieure à celle que l’on observe en Europe. Dans une enquête, Jeune Afrique (n° 3089, juin 2020) a examiné les raisons de cette situation.

Les gouvernements ont pris des mesures raisonnables de confinement des populations et des régions. Les aéroports ont été fermés très tôt. Au Bénin, par exemple, les passagers qui débarquaient à l’aéroport de Cotonou devaient accepter d’être testés ; en cas de positivité, ils étaient isolés.

Autres raisons possibles de la réduction de la mortalité sur le continent, une population jeune et un climat chaud.

Au Sénégal, le confinement a été limité tandis que les virologues de l’Institut Pasteur de Dakar travaillaient sur des tests de diagnostic. Le Covid-19 y a fait peu de victimes. Cela avait déjà été le cas avec le VIH, sans qu’une explication claire n’ait été retenue. De plus, dans plusieurs pays, les masques ont été fabriqués localement, souvent de façon artisanale.

Autres causes possibles de la réduction de la mortalité sur le continent : une population jeune et un climat chaud. Ajoutons que les personnes âgées habitent en général avec leurs enfants ou avec des proches de leur famille, et ne sont pas rassemblées comme en France dans des maisons de retraite, où nombreux sont les résidents qui ont été touchés par le coronavirus.

En Afrique, les personnes âgées ne sont pas rassemblées comme en France dans des maisons de retraite, où le Covid a fait beaucoup de victimes.

Le passé épidémiologique des populations a également pu intervenir. La production d’anticorps contre les nombreuses et différentes épidémies qui sévissent en Afrique, notamment Ebola, peut être à l’origine d’immunités croisées avec le SARS-CoV-2.

D’autre part, des vaccins ont été et sont encore utilisés avec succès contre la fièvre jaune, la méningite, la variole, la rougeole, la poliomyélite, le tétanos. On sait le rôle immunogène du BCG contre la tuberculose, mais il l’est aussi pour le traitement de certains cancers. Ces différentes immunisations auraient-elles eu un effet d’atténuation de l’épidémie de Covid-19 ? Possible.

Les traitements en souffrance

Parmi les traitements immédiatement disponibles, la chloroquine et l’hydroxychloroquine avaient fait l’objet de quelques études chinoises au début de l’épidémie qui avaient conduit le professeur Didier Raoult à les proposer à ses malades.

La chloroquine (Nivaquine), très peu coûteuse, a été adoptée en Afrique, où elle avait été utilisée contre le paludisme pendant une trentaine d’années, y compris en distribution préventive dans les écoles. Ce produit était si familier que l’on en trouvait dans tous les villages.

Ma famille et moi en avons pris durant vingt ans. Anecdote illustrative : ma fille, 4 ans, voyant le prêtre donner la communion dans une église, nous demande : « Pourquoi il donne la Nivaquine ? » Nous en connaissions les effets indésirables graves, mais savions aussi qu’ils ne pouvaient se produire qu’à des doses très supérieures aux doses utiles connues de tous.

À ce jour, aucun traitement ne s’est imposé de façon incontestable

Certains Africains, malades ou non, ne trouvant pas de Nivaquine ont cru bon d’utiliser d’autres antipaludiques contre le SARS-CoV-2. « Est-ce que je peux utiliser la quinine ? » m’a demandé un ami ivoirien. Jusqu’à l’Artemisia annua, cette plante vantée par le président malgache, Andry Rajoelina.

J’ai déjà dit le risque de créer une résistance du paludisme à l’artémisinine si on utilise ces tisanes (Jeune Afrique n° 3042-3043 du 28/04/2019). Or l’artémisinine reste le seul médicament de base pour traiter les formes graves de paludisme. Ne nous trompons pas d’objectif.

D’autres traitements beaucoup plus coûteux font l’objet d’études. Ce sont des produits déjà utilisés contre le virus Ebola ou contre le VIH, ou bien encore des médicaments anti-inflammatoires, dont la cortisone. À ce jour, rien ne s’est imposé de façon incontestable, pas même la chloroquine et son dérivé, l’hydroxychloroquine (Plaquenil).

La grippe tue chaque année 600 000 personnes dans le monde sans émouvoir ni les médias ni les lanceurs d’alerte.

La recherche d’un vaccin se poursuit dans plusieurs laboratoires à travers le monde, facilitée par la connaissance du génome du virus. Espérons qu’il n’arrivera pas trop tard pour l’actuelle épidémie.

Faut-il être optimiste ? Je le crois si « l’on considère le passé pour mieux connaître l’avenir ». On a échappé à la peste, qui a tué la moitié de la population européenne et a frappé durement l’Afrique, notamment Madagascar. À la grippe espagnole, qui a fait « environ » 50 millions de morts. Aux terribles épidémies de fièvre jaune, grâce au vaccin.

Reste cependant la grippe, qui tue chaque année près de 600 000 personnes dans le monde sans émouvoir ni les médias ni les lanceurs d’alerte. Et le coryza (ou rhume) dû à un coronavirus qui ne nous effraie plus guère après des décennies de cohabitation.

 

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