Justice

En Algérie et au Liban, les deux affaires de corruption qui secouent Sonatrach

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Mis à jour le 09 juillet 2020 à 12h30
Le siège social de Sonatrach, à Alger.

Le siège social de Sonatrach, à Alger. © Lindsay Mackenzie/Redux-REA

L’Algérie a ouvert une enquête sur l’acquisition par Sonatrach de la raffinerie Augusta, en Italie. Et l’une des filiales du groupe pétrolier national est dans le collimateur de la justice libanaise.

Sonatrach est dans la tourmente : deux affaires de corruption présumée secouent la compagnie pétrolière nationale. La première concerne l’acquisition de la raffinerie d’Augusta, située sur la côte est de la Sicile, en 2018.

Jeudi 2 juillet, Ahmed El-Hachemi Mazighi, ancien vice-président chargé de la commercialisation au sein de la compagnie, a été placé sous mandat de dépôt à la prison d’El Harrach. Il est poursuivi pour les chefs d’inculpation de « dilapidation d’argent public et usurpation de fonctions ».

D’autres personnes liées à ce dossier devront être auditionnées par le magistrat instructeur dans les jours à venir. Contrairement à ce qui a été rapporté dans la presse, Abdelmoumen Ould Kaddour, ancien PDG de Sonatrach (entre mars 2017 et avril 2019), n’a pas reçu de convocation des juges.

Au mieux une arnaque, au pire une escroquerie

C’est en décembre 2018 que Sonatrach et la filiale italienne d’ExxonMobil, Esso Italiana, ont conclu la vente de la raffinerie d’Augusta pour près de 800 millions de dollars. Cette transaction incluait également les trois terminaux pétroliers de Palerme, Naples et Augusta, ainsi que les participations dans des pipelines reliant la raffinerie aux différents terminaux.

Le groupe américain Exxon s’était alors engagé à acheter la production du complexe pour une décennie. Et Sonatrach, qui lorgnait également sur deux autres raffineries, en France et en Italie, s’était attaché les conseils de deux cabinets internationaux.

Des experts ont jugé que le groupe avait surpayé la raffinerie, d’autres évoquaient la vétusté des installations.

Mais l’acquisition a suscité la polémique tant sur son montant que sur le choix du site. Des experts ont jugé que le groupe pétrolier algérien avait surpayé cette raffinerie, quand d’autres évoquaient la vétusté des installations de l’usine, son caractère déficitaire et les importants investissements que Sonatrach allait devoir engager pour se conformer aux normes environnementales en vigueur en Europe.

Et des développements survenus plus tard dans la mise en service de ce complexe ont donné du crédit aux détracteurs, qui mettaient en garde contre au mieux une arnaque, au pire une escroquerie.

En janvier 2020, Sonatrach a obtenu un prêt de 250 millions de l’Arab Petroleum Investments Corporation (Apicorp) pour financer la maintenance de la raffinerie Augusta et couvrir les achats de pétrole à l’Arabie saoudite du site établi en Sicile.

Ce prêt justifie-t-il a posteriori les soupçons et les réserves ? En ouvrant une enquête, la justice algérienne donne du crédit à ceux qui ont vu dans l’achat de la raffinerie d’Augusta un scandale de plus à mettre au passif du groupe pétrolier.

Balivernes, balaie un ancien haut cadre de Sonatrach, qui a souhaité garder l’anonymat. L’achat de la raffinerie auprès d’Exxon obéissait à deux principaux critères, explique-t-il à Jeune Afrique : « Sonatrach ne pouvait pas continuer à importer pour 2 milliards de dollars de produits raffinés. Financièrement, cela devenait intenable pour le groupe durement impacté par la chute du baril du pétrole. Et construire une nouvelle raffinerie aurait pris entre cinq et dix ans et aurait coûté un minimum de 5 milliards de dollars. Le complexe d’Augusta nous a coûté presque le cinquième du prix d’une raffinerie toute neuve. » 

Mazighi bouc-émissaire ?

Conseiller d’Abdelmoumen Ould Kaddour à l’époque, Ahmed el-Hachemi Mazighi a piloté le projet autour de l’achat d’Augusta et dirigé les négociations pendant plus d’un an. Il est alors envoyé sur le devant de la scène pour défendre le choix de ce site, dont il explique ainsi tout le bien-fondé : « C’est la raffinerie qui offre le meilleur rendement en carburant et le meilleur rendement en huile de base. » Peu de temps après l’achat, Mazighi – que ses anciens collègues qualifient d’aussi brillant que discret – est nommé au poste de vice-président chargé de la commercialisation.

Écarté de ses fonctions en mars 2020, au début de l’épidémie du coronavirus, il aurait menacé de tout balancer sur les coulisses du projet s’il venait à être tenu pour responsable de cette acquisition.

L’accord pour l’achat de la raffinerie d’Augusta a eu l’aval de la présidence de la République et du gouvernement, que dirigeait à l’époque Ahmed Ouyahia, précise l’un de ceux qui ont pris part à ces négociations. « Le Conseil d’administration de Sonatrach, qui comprend des représentants de la présidence, du ministère de l’Énergie, de celui des Finances ou encore de la Direction des impôts et de la Banque d’Algérie, a validé son acquisition », explique la même source, pour qui Ahmed el-Hachemi Mazighi ne peut être tenu pour seul responsable.

D’autant que les interrogations se sont fait jour dès l’annonce de l’achat de ce complexe en Sicile.

Soupçons de fuel frelaté

L’instruction ouverte à Alger s’inscrit dans le sillage de l’enquête lancée en avril au Liban sur des soupçons de fuel frelaté livré par Sonatrach, via sa filiale Sonatrach International Petroleum Exploration & Production BVI (Sipex), à l’organisme public Électricité du Liban (EDL).

« Ce carburant provient de la raffinerie Augusta, celle-là même que Sonatrach avait achetée », soutient auprès de Jeune Afrique Wadih Akal, un avocat libanais et membre du mouvement Courant patriotique libre, fondé par le président libanais Michel Aoun. « Le contrat qui lie Sonatrach à EDL porte sur plus de 2 milliards de dollars de livraisons annuelles de fuel », précise le même.

Tout commence le 11 mars 2020, quand le navire Baltic arrive au Liban avec une cargaison de fuel destinée à deux centrales électriques gérées par EDL, et ce dans le cadre du contrat qui, depuis 2005, lie l’entreprise libanaise au groupe pétrolier algérien. Les analyses effectuées sur place indiquent que le fuel transporté par ce navire est de mauvaise qualité. Elles contredisent celles déjà effectuées à Malte par les laboratoires Bureau Veritas et celles menées par les laboratoires du ministère libanais de l’Énergie.

Une contre-expertise conduite par EDL conclut elle aussi à la mauvaise qualité du fuel. Deux autres contre-expertises, conduites à Londres et à Dubaï par deux compagnies travaillant pour le compte d’EDL, indiquent encore une fois qu’il est frelaté. Saisie par des lanceurs d’alerte, la procureure générale près la cour de cassation du Mont-Liban, Ghada Aoun, ordonne l’ouverture d’une enquête sur plusieurs livraisons effectuées par cette filiale de Sonatrach.

« Au moins deux autres navires dont les chargements proviennent de la raffinerie Augusta sont arrivés au Liban depuis le début de cette année, accuse l’avocat. Chacun d’eux transporte pour près de 20 millions de dollars de carburant. »

Après plus de trois mois d’investigations, l’enquête débouche sur les premières mises en accusation. Lundi 6 juillet, la procureure Aoun a demandé des poursuites contre Aurore Feghali, directrice générale du ministère de l’Énergie, et Sarkis Hleiss, directeur des installations pétrolières au même ministère. Ils sont soupçonnés d’avoir falsifié des rapports liés à la livraison de ce fuel.

Plusieurs cadres d’installations pétrolières sont également poursuivis pour corruption, d’autres ont été arrêtés ou sont recherchés, dans un dossier qui a pris les allures d’un scandale d’État.

Face à l’avalanche d’allégations, le président Tebboune a ordonné le déclenchement d’une enquête.

Parmi les noms avancés, celui de Tarik Faoul, présenté par la justice libanaise comme le représentant de Sonatrach au Liban. Il est poursuivi pour « blanchiment d’argent » et « fraude ». La filiale du groupe pétrolier algérien, Sonatrach BVI, est quant à elle poursuivie pour « fraude ».

C’est ainsi que l’onde de choc s’est propagée jusqu’en Algérie, où, face à l’avalanche d’allégations touchant le mastodonte pétrolier public, le président Tebboune a ordonné au ministère de la Justice de déclencher une enquête.

Enquêtes au Liban et en Italie ?

Les deux enquêtes lancées en Algérie sur cette affaire de fuel frelaté ainsi que sur la raffinerie Augusta vont-elles mener les magistrats algériens au Liban et en Italie pour y poursuivre ses investigations ? Possible.

Dans le cadre de l’enquête sur les sept contrats de 8 milliards d’euros obtenus par le groupe italien Eni auprès de Sonatrach entre 2007 et 2009, le juge algérien a rendu visite à ses homologues italien et libanais pour y collecter des éléments supplémentaires qui lui ont permis d’inculper, en août 2013, Chakib Khelil et son homme de main Farid Bedjaoui.

Selon nos informations, Chakib Khelil, en fuite depuis avril 2019 aux États-Unis, n’est pas étranger au contrat signé en 2005 entre Sonatrach et EDL : l’homme était à l’époque ministre de l’Énergie.

Le nom de Farid Bedjaoui, qui a obtenu la nationalité libanaise en juillet 2018, est aussi cité par nos sources à Beyrouth. Sonatrach a d’ores et déjà annoncé que l’accord qui la liait à Électricité du Liban ne sera pas renouvelé à son expiration, le 31 décembre 2020.

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